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Version du 08/01/2008

 

DU BON USAGE DU CONFLIT

Lundis Midis des Bureaux de Quartiers

Cycle 2005-2006

Bruxelles, Belgique

Le 7 novembre 2005

 

Communication de Jean-Claude Maes

La conflictualité: une issue à l'emprise?

 

Cet article est paru en 2005 dans Le Bureaux de Quartiers n°71. Jean-Claude Maes est psychologue, psychothérapeute familial systémique, et président de SOS-Sectes.

 

1. Quelques définitions préalables

1. a. Le lien, les relations

1. b. Le conflit, la conflictualité

1. c. L’ambivalence, le clivage

1. d. Les relations complémentaires, les relations symétriques

2. La naissance du couple

2. a. La coïncidence

La rencontre d’Othello et de Desdémona

2. b. Le conflit

La rencontre de Petruchio et de Catarina

3. L’inscription du couple dans une durée

3. a. La collusion

L’emprise perverse: Iago se venge

3. b. La compromission

L’emprise normale: Petruchio gagne la guerre

4. Conclusion

Quand j’ai rencontré les organisateurs de ce cycle de conférence, j’étais en train de terminer la rédaction d’un ouvrage sur le phénomène sectaire, si bien que notre conversation s’est fort centrée sur la relation d’emprise. Entre-temps je suis revenu à mes préoccupations premières de thérapeute systémique, et entre autres à cet autre grand phénomène de société, peut-être plus inquiétant encore que le sectarisme, à savoir le couple. Vous pouvez rire, mais nous sommes loin de l’époque où votre mariage était, la plupart du temps, organisé par des personnes plus expérimentées que vous, en bonne intelligence pour ainsi dire, à l’abri des désordres de la passion, où le couple était, dixit Marx (Karl, pas Grucho), une "unité de production économique".

D’ailleurs, les dérives affectives et sexuelles relevaient de la fornication, c’est-à-dire des relations amoureuses hors mariage, du péché.  Au 18ème siècle, Emma Bovary aurait passé pour une emmerdeuse, mais au 19ème, Flaubert en fait une héroïne. Et où les romantiques pouvaient-ils trouver un meilleur chantre (ou est-ce un chancre ?) que dans la folie géniale de Shakespeare, avec "Roméo et Juliette", "La mégère apprivoisée", "Othello", j’en passe et des meilleures – toute la mythologie du couple contemporain est dans l’oeuvre du grand Will. Je me suis livré, le mois passé, à un petit travail d’étymologie dont j’ai décidé de vous offrir la primeur, concernant une série de mots en co- et en con- qui qualifient les relations en général, et les relations de couple en particulier. Parmi ces mots: le conflit. Il y en a beaucoup d’autres, mais je n’en développerai, aujourd’hui, que quatre: la coïncidence, le conflit bien sûr, la collusion et la compromission. Je ferai allusion mais sans réellement les développer aux concepts de complémentarité, compagnie, coalition, concurrence, confiance, complicité, communion, concession.

1. Quelques définitions préalables

Pour gagner du temps et éviter les malentendus, il m’a semblé nécessaire de commencer par définir quelques concepts qui vont revenir un peu régulièrement.

1. a. Le lien, les relations

Et quitte à définir, il me semblait important de commencer par la différence trop peu faite entre le lien et les relations. A mon sens, le lien concerne l’attachement, l’ancrage, tout ce qui fait qu’un sujet appartient à un groupe (le couple étant le plus petit groupe possible). Les relations ont une dimension plus comportementale, événementielle. Il est clair que les relations nourrissent le lien, et il pourrait sembler clair que le lien induit des relations, sauf que le lien peut exister en dehors de toute relation réelle. Par exemple quand l’appartenance se fonde sur le lien avec un ancêtre mythique: ce personnage, non seulement on ne l’a jamais rencontré, mais de plus, il est probable qu’il n’a jamais existé... Ou encore, quand les relations d’un psychotique avec sa famille se rompent, sans qu’il arrive pourtant à se dégager du "double lien" qui l’aliène… Etc. Ce dont il sera question ici, c’est des relations plus que du lien. Mais je reviendrai de loin en loin sur le lien.

1. b. Le conflit, la conflictualité

Deuxième distinguo: on aura noté que dans mon titre, ce n’est pas le conflit qui apparaît comme solution à l’emprise, mais la conflictualité. Mot fréquemment utilisé en psychologie, mais absent des dictionnaires. Pour moi, la conflictualité c’est d’abord la possibilité du conflit. Ainsi, nous verrons que le propre du harcèlement, c’est que la victime n’ose pas ou n’a pas la possibilité de se défendre contre la violence qui lui est faite. Ou encore, pour le dire autrement, n’arrive pas à transformer cette violence en conflit.

1. c. L’ambivalence, le clivage

Il y a également lieu de distinguer l’ambivalence et le clivage. L’ambivalence relève du "conflit interne": je connais mes raisons d’aimer cette personne, mais aussi mes raisons de ne pas l’aimer... Le lien s’en accommode. Le clivage, lui, apparaît quand le lien n’arrive pas à s’en accommoder. La définition du clivage est un sujet de polémique, aussi je me limiterai à une seule de ses acceptations, qui fait à peu près consensus entre les thérapeutes systémiques et psychanalytiques de couple: à certains moments je connais mes raisons d’aimer cette personne, à d’autres mes raisons de ne pas l’aimer, mais ces deux connaissances ne communiquent pas entre elles. Ou pour le dire d’une autre façon (inspirée de Racamier, 1995, p.102): une part de moi sait mon ambivalence, une autre l’ignore.

1. d. Les relations complémentaires, les relations symétriques

Tant que nous en sommes aux définitions, on dit, en systémique, qu’il y a deux sortes de relations: complémentaires et symétriques. La complémentarité peut ou non fonctionner suivant un principe inégalitaire, ce qu’il faut en retenir c’est que chaque partenaire complète les manques de l’autre, ce qu’on pourrait figurer par un emboîtement. La symétrie par contre, suppose que les partenaires fonctionnent en miroir l’un de l’autre. Dans le conflit, cela peut donner une escalade symétrique: aucun des deux partenaires n’acceptant de laisser la victoire à l’autre, on assiste à une surenchère.

 

2. La naissance du couple

On dit que le lien amoureux se définit autour du récit de la rencontre. Je vais vous proposer deux types de rencontres: le premier basé sur la coïncidence, et le second sur le conflit. Je pense qu’il y a d’autres façons de se rencontrer, allant de la simple compagnie à la communion, en passant par la coalition, mais en réalité, il n’est pas rare que toutes ces dimensions coexistent, et ce qui m’intéresse ici, c’est de montrer à travers "Othello" comment une relation complémentaire peut se terminer en tragédie, et à travers "La mégère apprivoisée" (autre pièce de Shakespeare, mais une comédie cette fois) comment une relation symétrique d’amblée très conflictuelle peut évoluer favorablement.

2. a. La coïncidence

Le mot "coïncidence" vient de coincidere, qui signifie "coïncider". Ce qui est intéressant dans cette étymologie, c’est qu’en géométrie, le fait de coïncider signifie, pour deux éléments, qu’ils s’ajustent point par point, du fait qu’ils ont les mêmes limites. Par ailleurs, la coïncidence est généralement comprise comme une rencontre fortuite. Dans le cas du couple, nous dirons que la rencontre s’organise autour d’un fait fortuit qui donne aux partenaires le sentiment de s’emboîter parfaitement.

La rencontre d’Othello et de Desdémona

C’est sur ce mode que s’est déroulée la rencontre d’Othello et de Desdémona. Comme en témoigne le récit d’Othello, accusé d’avoir ensorcelé Desdémona :

Elle m’aimait pour les dangers que j’avais traversés, et je l’aimais pour la sympathie qu’elle y avait prise. Telle est la sorcellerie dont j’ai usé...

Comme en témoigne également le récit de Desdémona :

C’est dans le génie d’Othello que j’ai vu son visage ; et c’est à sa gloire et à ses vaillantes qualités que j’ai consacrées mon âme et ma fortune.

Ce concept de coïncidence contraste étrangement avec celui de collusion sur lequel nous nous pencherons plus loin. En effet, dans la théorie systémique, la collusion implique que chacun des partenaires doit renoncer à une part de soi (clivage selon Nicolo, 1990, p.37). Je ne crois pas qu’un tel forçage existe dès la rencontre. Je crois à la coïncidence Ou en tout cas, à l’illusion de celle-ci. L’illusion de s’ajuster parfaitement l’un dans l’autre, sans rien devoir en rogner. Le clivage se présentant comme une alternative au deuil de cette illusion: une part du sujet saura qu’il a dû renoncer à une part de lui, une autre part ignorera cette réalité.

2. b. Le conflit

Le mot "conflit" vient de confligere, qui signifie "combattre". L’idée, c’est que des forces antagonistes entrent en contact. Idée qui en rejoint une autre, défendue par exemple par Bayle (1998), que le conflit est le contraire du clivage, mécanisme qui empêche des forces antagonistes d’entrer en contact. Le conflit est une relation, là où la violence, contenant le radical viol, est une intrusion (Steichen, 1995). Relevons que le verbe "infliger" vient de infligere, qui signifie "heurter, infliger une blessure", et à l’époque médiévale "punir". Concernant l’emprise, Perrone et Nannini parlent de "violence punition", ou encore de "rétorsion" (1995). L’histoire de ce dernier mot est intéressante: en droit international, c’est une mesure de coercition licite, prise par un état à l'encontre d'un autre état, en réponse à une mesure de même nature, et par analogie c’est la riposte individuelle à un acte jugé agressif. Mais étymologiquement, il dérive de "rétorquer", qui vient de tortio, pouvant signifier "torsion" ou "torture". Le mot "torture" vient de tortura, qui qualifie l’action de tordre. Pour revenir à la rétorsion, il me semble que la torsion peut y précéder la torture. Je m’explique: elle peut consister à interpréter comme agression un acte dont l’intention n’était pas violente, afin d’infliger une punition. Ce qui est tu dans un tel enchaînement de cause à effet, c’est que pour infliger une punition, il faut soit qu’on se trouve dans une position hiérarchiquement supérieure, soit qu’on institue une telle position par la bande. Je vois deux cas de figure possibles: soit la relation était symétrique et un des deux protagonistes se croit et se donne comme "supérieur", ne serait-ce qu’en s’autorisant une rétorsion pour laquelle il ne possède aucune légitimité ; soit la relation était complémentaire et présentait même une hiérarchie légitime, et le "supérieur" a initié une fausse égalité. L’abus sexuel est le paradigme du deuxième cas: en effet, la relation sexuelle institue une sorte d’égalité au sein d’un lien reste fondamentalement filial.

La rencontre de Petruchio et de Catarina

Il peut sembler curieux d’imaginer qu’un lien pourrait naître à partir d’une rencontre conflictuelle, mais le cas n’est pas si rare. Et c’est le thème central de "La mégère apprivoisée". Voici les premières paroles échangées par Catarina, la "mégère", et Petruchio, qui a conçu le projet de l’apprivoiser :

- Bonjour, Cateau… car c’est là votre nom, ai-je entendu dire

- Vous n’êtes donc pas sourd … mais vous avez l’oreille un peu dure. Ceux qui parlent de moi me nomment Catarina.

Suit une interminable joute verbale, que je passe, mais que j’aimerais commenter: on sent le plaisir que Shakespeare a dû prendre à l’écrire, celui que les acteurs prennent à la jouer, et je suis convaincu que dans ce conflit fondateur, Petruchio et Catarina  trouvent une raison de s’aimer. Par exemple, Petruchio semble au départ moins intéressé par Catarina que par sa dot, mais chaque fois qu’il parle de son couple, on peut comprendre que le comportement de Catarina éveille en lui quelque chose comme "le mâle":

Croyez-vous qu’un peu de vacarme effarouche mes oreilles ? N’ai-je pas, au cours de ma vie, entendu le lion rugir ? N’ai-je pas entendu l’océan gonflé par les vents gronder comme un sanglier furieux, couvert d’écume ? N’ai-je pas entendu les canons tonner sur le terrain et l’artillerie du ciel éclater dans les airs ? N’ai-je pas entendu, au plus fort de la bataille, les retentissantes alarmes, les hennissements des coursiers, et la fanfare des trompettes ? Et vous venez me parler d’une langue de femme, qui ne heurte pas plus l’oreille que le crépitement.

Fournier et Monroy, dans "Figures du conflit", différencient le conflit de la guerre, en posant que le premier relève d’une symétrie, alors que le second relève d’une dissymétrie. Ils énoncent par ailleurs le paradoxe de la paix comme la nécessité de rouvrir le conflit pour établir un compromis (1997). Pour Monroy, c’est le conflit qui permet de se dégager du harcèlement moral (2000). On trouve également ce type d’idées chez Hirigoyen (1998). Au total, je poserai que le conflit participe à la construction du lien, là où la guerre travaille à sa destruction. Trois remarques encore :

  1. Comme déjà dit, le conflit doit s’inscrire dans une relation symétrique. A ce sujet, précisons qu’une relation complémentaire n’est pas forcément dissymétrique. Je dirai, en deux mots, que la complémentarité peut s’inscrire dans une égalité de valeur: nous sommes différents mais de valeur égale. Comme elle peut s’inscrire dans une dissymétrie: la différence devient alors synonyme d’infériorité voire de nullité. Vu sous cet angle, la complémentarité serait faite de différence et d’accord, là où la symétrie serait faite de différence et de désaccord. La dissymétrie, par contre, ne laisserait aucune place pour l’accord ni pour le désaccord: la différence est une "étrangeté".

  2. Le conflit n’est gérable que dans un lien de "confiance". Je n’ai pas le temps d’analyser plus en détail ce concept, mais sans confiance, le conflit est forcément vécu comme une violence. Par ailleurs, c’est le sentiment d’étrangeté qui engendre la méfiance. Notons au passage que la coïncidence peut inspirer une confiance qu’aucun fait tangible ne justifie.

  3. Il n’y a pas de changement sans crise, c’est-à-dire sans conflit. A l’opposé, on pourrait estimer que le propre de la "violence punition", voire son objectif, c’est d’interdire tout changement dans les relations.

 

3. L’inscription du couple dans une durée

Avec cette troisième remarque, on entre dans une autre dimension des relations, qui est leur inscription dans une temporalité. Cette dernière pouvant être, si on reprend la terminologie de Neuburger, qualifiée de "temps", là ou le lien s’inscrit plutôt, me semble-t-il, dans une "durée" (1988). Le "temps" se calcule et s’éprouve en changements, alors que la "durée" se calcule et s’éprouve en non changements. Et nous en sommes ainsi arrivé à la deuxième partie de mon exposé, à savoir: qu’est-ce qui fait que la rencontre peut s’inscrire dans une durée ?

3. a. La collusion

Le mot "collusion" vient de colludere, qui signifie "jouer ensemble, s'entendre », et par extension « s'entendre frauduleusement avec ». En fait, il s’agit d’un terme juridique: colluder, c’est s’entendre dans un procès avec sa partie adverse au préjudice d'un tiers. Appliquée au couple, voilà qui ne manque pas de sel, voire de piment, et qui me permettra d’ajouter ma petite pierre à l’édifice de Nicolo: pour elle, la collusion implique que chacun des partenaires "accepte de ne développer que des parties de lui-même conformes à des besoins de l’autre, renonçant à en développer d’autres qu’il projette dans son conjoint [...] Les mécanismes sur lesquels se fonde la collusion [seraient] l’idéalisation, le clivage mais surtout l’identification projective" (1990, p.37). Pour les non initiés, je dirai que l’identification projective revient pour un sujet à identifier chez l’autre quelque chose qui lui appartient à lui. Je propose ici l’idée que l’identification projective ne s’exerce pas seulement sur le conjoint mais sur tout l’entourage, le premier mouvement étant positif, participant à une idéalisation du conjoint, le second étant négatif, participant à une diabolisation d’autres personnages (qu’on pense par exemple à la fameuse "belle-mère", ou encore au mythe de "Roméo et Juliette").

Ce qui me frappe dans tout cela, c’est que jadis, le couple et l’amour étaient deux notions dissociées, la première s’inscrivant dans un but de développement (il y aurait beaucoup à dire, ici, sur le concept de "coalition" durable), alors que la seconde, extraconjugale au moins dans la littérature, engendrait des "aventures" relevant peu ou prou des "associations de malfaiteurs". Pour le dire en court, le couple contemporain doit résoudre le paradoxe de naître d’une relation amoureuse (avec une dimension anti-sociale) et de se développer comme lien (avec une dimension sociale). Cette résolution, suivant qu’elle aboutisse ou non, soit ou non bien accueillie par les pairs et les "pères", sera créative et autonomisante, ou pathogène et aliénante. Sera, suivant le concept de Hoffman, un "simple lien" ou un "double lien" (1983). Je regrette souvent l’oubli dans lequel sont tombées certaines oeuvres d’Edmond Rostand. Ainsi, "Les romanesques" est une satyre de "Roméo et Juliette" narrant l’histoire de deux pères qui désirent unir leurs familles en mariant leurs enfants (désir "social"), mais craignent de se heurter aux appétits romanesques de ceux-ci (désirs "anti-sociaux"). Ils décident dès lors de faire semblant de se disputer, afin que leurs enfants puissent tomber amoureux l’un de l’autre dans un mouvement transgressif, avec escalade du mur qui sépare les deux propriétés, amours cachées et coupables, enlèvement de la bien-aimée, etc.

L’emprise perverse: Iago se venge

Le "double lien" est un concept finalement assez proche de l’emprise. L’emprise, dans "Othello", c’est Iago. Iago soi-disant au service d’Othello, de Roderigo, ou de toute personne qui aurait besoin de son aide, mais qui en fait, est guidé par l’envie, une envie qui a les proportions de la haine. Un exemple parmi d’autres: alors qu’il vient d’être confronté à l’harmonie qui règne entre Othello et Desdémona, le spectateur l’entend affirmer, en aparté :

Oh ! Vous êtes en harmonie à présent ! Mais je broierai les clefs qui règlent ce concert, foi d’honnête homme !

La façon dont il introduit le thème de la jalousie dans la vie d’Othello est assez significative de la façon dont procèdent les pervers narcissiques pour arriver à leurs fins destructrices :

Je puis être injuste dans mes suppositions ; car, je le confesse, c’est une infirmité de ma nature de flairer partout le mal ; et souvent ma jalousie imagine des fautes qui ne sont pas... Je vous en conjure donc, n’allez pas prendre avis d’un homme si hasardeux dans ses conjonctures, et vous créer un tourment de ses observations vagues et incertaines. Il ne sied pas à votre repos, à votre bonheur, ni à mon humanité, à ma probité, à ma sagesse, que je vous fasse connaître mes pensées [mais] veillez sur votre femme, observez-la bien avec Cassio, portez vos regards sans jalousie comme sans sécurité ; je ne voudrais pas que votre franche et noble nature fût victime de sa générosité même... Veillez-y ! Je connais bien les mœurs de notre contrée. A Venise, les femmes laissent voir au ciel les fredaines qu’elles n’osent pas montrer à leurs maris ; et, pour elles, les cas de conscience, ce n’est pas de s’abstenir de la chose, c’est de la tenir cachée.

A mon sens, le tournant de la tragédie, le moment où le conflit aurait pu trouver une solution au lieu de se terminer par la mort des protagonistes, c’est celui où Othello questionne Desdémona sur un mouchoir qu’il lui a offert, qu’elle a perdu, qu’Iago a trouvé et s’est arrangé pour faire parvenir entre les mains de Cassio. Othello, donc, questionne Desdémona, qui esquive tant elle a peur de rompre l’harmonie qui régnait entre Othello et elle :

Il n’est pas perdu. Mais quoi ! S’il l’était ?

Si elle avait dit la vérité, à savoir: "J’ai perdu ce mouchoir", au pire il y aurait eu une grosse dispute entre Othello et elle, au mieux Othello aurait été trop soulagé de la voir lavée de tout soupçon, pour avoir envie de se mettre en colère. Mais voilà, à ce stade de la narration, Desdémona ne sait rien des soupçons d’Othello.

3. b. La compromission

L’antidote de l’emprise, comme annoncé, c’est le conflit. Mais comment faire pour que le conflit ne dégénère pas en guerre, la symétrie en escalade symétrique ?

Le mot "compromission" vient de compromissio, un mot qui en latin médiéval, désignait une convention d’arbitrage. On devine aisément que cette acceptation est à l’origine du concept de compromis, mais bien sûr, une ambiguïté plane du fait qu’on peut également référer la compromission au verbe "compromettre". Néanmoins, en droit, compromettre consiste à s'engager par un acte à s'en rapporter au jugement d'un ou plusieurs arbitres pour régler ses différends avec autrui. Somme toute, pour arriver à un compromis... Il semblerait que le sens de ce verbe ait dérivé. Suivant certains dictionnaires, ce serait peut-être dû au fait qu'en s'en remettant à l'arbitrage d'un tiers, on s'expose au hasard de son jugement, donc à un préjudice possible. Dans le cadre de l’étude du phénomène sectaire, j’ai souvent défendu l’idée que l’emprise ne fonctionne que si la volonté de la victime s’engage dans le processus, mais que ladite victime n’était, statistiques à l’appui, ni folle, ni faible, ni bête, et que sa volonté consent à s’engager par "vice de consentement". Sans aller aussi loin, on peut observer, en thérapie de couple ou au quotidien, qu’une majorité de personnes estiment qu’en faisant des compromis, elles se compromettent...

Si on compare cette notion de compromis au concept de collusion, on pourrait se dire que la collusion compromet davantage que le compromis, mais que la part d’idéalisation propre à la rencontre "dore la pilule" aux amoureux. Par ailleurs, je pense et j’ai envie de défendre que quand le compromis compromet, c’est en l’absence du tiers indispensable à un bon arbitrage. Ce tiers est peut-être ce que le couple recherche quand il fait une demande de thérapie, sûrement quand il fait une demande de médiation. Quoi qu’il en soit, je considère que mon rôle, en tant que thérapeute, n’est pas de jouer le tiers, mais d’aider le couple à se trouver d’autres tiers, qu’ils soient réels, imaginaires ou symboliques. Réels, il peut s’agir des enfants (quand il y en a). Non qu’ils aient à jouer le rôle d’arbitre (c’est même déconseillé), mais parce qu’ils font partie des projets du couple. Pour moi, la différence entre un "enfant parentifié" et un enfant investi, c’est qu’au premier, on demande de contribuer au maintien de l’homéostasie, du non changement (cf. Croissant, 2004, à propos des enfants d’alcooliques), alors qu’au second, on ne demande rien, mais on y trouve une motivation pour changer. On peut se fabriquer des tiers imaginaires à partir d’une lecture transgénérationnelle des problèmes du couple, et des tiers symboliques à partir de règles qui transcendent le seul couple, en s’intéressant, par exemple, aux principes de la vie communautaire, ou encore aux principes sociaux qui régissent l’institution du mariage. De façon générale, la compromission oblige le couple à passer d’une vision transgressive de la relation à une vision plus légaliste.

Une dernière remarque: légaliste n’est pas moraliste. Et l’arbitrage ne consiste pas à compter les points. Il consiste à chercher les moyens d’arriver à un compromis acceptable par les deux parties en présence. Dans "compromettre", il y a "promettre". Il y a, pour le dire autrement, la notion d’engagement, et la nécessité absolue de tenir – ou au moins essayer de tenir – ce à quoi on s’est engagé. Évidemment, la difficulté est de tenir ses engagements quand on pense qu’on est victime d’un vice de consentement... Mais alors, la véritable honnêteté pourrait consister à s’en aller, quoi qu’il en coûte. Rien n’est jamais simple dans une vie de couple, mais ce constat est justement la meilleure raison que nous ayons de nous intéresser au concept de compromission, qui introduit l’ambivalence là où la collusion introduisait le clivage.

L’emprise normale: Petruchio gagne la guerre

La façon dont se termine "La mégère apprivoisée", comédie, est assez édifiante: tout d’un coup, Catherine fait l’apologie de la soumission féminine comme le remède aux désordres conjugaux :

Ton mari est ton seigneur, ta vie, ton gardien, ton chef, ton souverain, celui qui prend soin de toi [...] et qui n’attend de toi d’autre tribut que ton amour, un visage avenant et une sincère obéissance, maigres paiements pour une si grande dette. Le respect qu’un sujet doit à son prince, oui, ce respect même, une femme le doit à son époux ; et lorsqu’elle se montre indocile, impertinente, maussade et acariâtre, lorsqu’elle refuse de se plier à son honnête volonté, qu’est-elle d’autre qu’une rebelle perfide, une ennemie, coupable d’une impardonnable félonie envers son tendre seigneur ? J’ai honte de voir des femmes assez niaises pour offrir la guerre alors qu’à genoux elles devraient solliciter la paix ; ou prétendre au pouvoir, à la suprématie, à l’empire, là où elles ont juré de servir, d’aimer et d’obéir…

Desdémona aussi avait cette vision du mariage, dès sa rencontre avec Othello. Il s’agit d’une complémentarité de facture chrétienne, je dirais même biblique: la femme doit soumission à l’homme, l’homme respect à la femme. Dans la bouche de Catarina, il s’agit indéniablement d’une compromission. Au sens le plus fort. Et sans doute un peu choquant pour des citoyens de l’Europe démocratique du vingt-et-unième siècle. Si bien qu’à la question: "Comment faire pour que la symétrie ne dégénère pas en escalade symétrique ?", nous serions tentés d’ajouter celle-ci: "Comment faire pour que la complémentarité ne dégénère pas en dissymétrie ?". Notre culture est devenue hypersensible aux limites du modèle machiste: quelle est la frontière entre la soumission et l’aliénation, entre l’autorité et le sadisme, etc.

 

4. Conclusion

Que dit Shakespeare à ce sujet ? Ses pièces se terminent souvent par une leçon de choses. Dans le cas des tragédies, il revient toujours à un personnage secondaire, témoin des événements qui ont mené à la mort des personnages principaux. Pour "Othello", je pense qu’il s’agit d’Emilia, qui entonne avec quatre siècles d’avance un authentique manifeste féministe :

Mais je pense que c’est la faute de leurs maris si les femmes succombent. S’il arrive à ceux-ci de négliger leurs devoirs et de verser nos trésors dans quelque giron étranger, ou d’éclater en maussades jalousies et de nous soumettre à la contrainte, ou encore de nous frapper ou de réduire par dépit notre budget accoutumé, eh bien ! Nous ne sommes pas sans fiel ; et, quelque vertu que nous ayons, nous avons de la rancune. Que les maris le sachent ! Leurs femmes ont des sens comme eux ; elles voient, elles sentent, elles ont un palais pour le doux comme pour l’aigre, ainsi que les maris [...] Alors qu’ils nous traitent bien ! Autrement, qu’ils sachent que leurs torts envers nous autorisent nos torts envers eux !

Du conflit à nouveau... Mais nous tournons en rond: la solution de la tragédie vécue par Othello n’était pas que Desdémona le trompe ! Et là, nous bouclerons la boucle: l’issue de l’emprise, ce n’est décidément pas tant le conflit que la conflictualité. Il ne s’agit, mesdames, ni d’être soumises, ni d’être ultra-féministes à l’alcôve comme à la ville, mais de rester dialectiques. Il ne s’agit, messieurs, ni d’être dominateurs, ni de vous laisser châtrer, mais tout comme vos partenaires, de rester dialectiques. Qu’est-ce que la dialectique ? En rhétorique, c’est la mise en conflit des idées: thèse, antithèse, antithèse. En philosophie, la mise en conflit des enjeux de vie.

Enfin, remarquons qu’Emilia ne s’indigne pas tant du modèle machiste de règle à son époque, que de la malhonnêteté de certains maris. Ce qui différencie l’emprise normale (propre à toute histoire d’amour) d’une emprise perverse, et qui pour moi, va de paire avec la conflictualité, c’est la présence ne serait-ce que symbolique du tiers.

 

Jean-Claude Maes

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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BAYLE, G. (1998), Épître aux insensés. Étude sur les clivages, chapitres I à III, PUF, Paris, pp.31-76.

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CROISSANT, J.-F. (2004), Famille et alcool. Et les enfants ? – Dépendance des parents et développement des enfants, in Thérapie familiale n°25, pp.543-560.

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FOURNIER, A. et MONROY, M. (1997), Figures du conflit, PUF, Paris.

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HIRIGOYEN, M.-F. (1998), Le harcèlement moral, La Découverte et Syros, Paris.

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HOFFMAN, L. (1983), Vers une nouvelle épistémologie, in Cahiers Critiques de Thérapie familiale et de pratiques de réseaux n°7, pp.121-127.

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MONROY, M. (2000), Harcèlement moral: pas si simple, in Le journal des psychologues n°178, pp. 58-60.

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NEUBURGER, R. (1988), L’irrationnel dans le couple et la famille, ESF, Paris.

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NICOLO, A.-M. (1990), Soigner à l’intérieur de l’autre, in Cahiers Critiques de Thérapie familiale et de pratiques de réseaux n°12, pp.29-51.

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PERRONE, R. et NANNINI, M. (1995), Violence et abus sexuels dans la famille, ESF, Paris.

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RACAMIER, P.-C. (1995), L’inceste et l’incestuel, Éditions du Collège, Paris.

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STEICHEN, R. (1995), L’intrusion de la chose, in Le Bulletin Freudien n° 25-26, Association Freudienne de Belgique, Bruxelles, pp. 237-248.

 

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