Concept de co-adepte
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Version du 26/10/2002

SECTARISME ET CO-SECTARISME

Jean-Claude Maes

Cet article est d'abord paru dans les "Actes du premier colloque belge d'aide aux victimes de sectes". Dans un second temps, il a été adapté pour la revue "Thérapie familiale", dans laquelle il est paru sous le titre : "Dépendance et co-dépendance à une secte" (voir "Publications"). On trouvera ci-dessous la première version, également parue dans les "Cahiers de la Santé" (ibid.). Dans cette version, il est fait allusion au discours de plusieurs spécialistes du phénomène sectaire. Celui qui le désire en trouvera les références dans le sommaire des actes (ibid.). Jean-Claude Maes est psychologue, psychothérapeute familial systémique, et président de SOS-Sectes.

1. Introduction

2. Analyse de la demande

3. Effets comportementaux du co-sectarisme

3. a. La culpabilité

3. b. L’inclusion déguisée en appartenance

3. c. Les clivages

3. d. Les paradoxes

3. e. Le faux-self

3. f. La dynamique du pouvoir

3. g. L’enfermement dans l’ici et maintenant

4. Quelques considérations sociologiques

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1. Introduction

1. a. Le statut de "victime"

Une première définition - purement descriptive, pas du tout explicative - du concept de co-adepte passe par la constatation que certains parmi les proches de l’adepte présentent des symptômes qu’on peut apparenter peu ou prou au syndrome de stress post-traumatique. Il y a là une analogie à faire avec les parents d’enfants abusés : eux aussi sont victimes de quelque chose, qui les conditionne également, mais d’une façon différente de leurs enfants. Parmi les ressemblances, notons le besoin d’une reconnaissance de leur statut de "victime". Et parmi les dissemblances, notons un militantisme nettement plus fréquent.

1. b. La pulsion de mort

On a observé que le traumatisme pouvait installer chez sa victime des comportements d'autodestruction. Ce peut être le cas chez les trois types de victimes de sectes. Les adeptes, suite à un choc, vont abandonner quelque chose de plus au groupe. Les ex-adeptes vont, de toutes sortes de façons, se punir d’avoir quitté, ou d’avoir été rejeté par le groupe. Les co-adeptes, curieusement, auront également des comportements susceptibles de leur causer du tort. Par exemple, un certain nombre de personnes qui ont témoigné lors de la commission d’enquête auraient mieux fait de s’abstenir, ou d’être plus discrètes, car elles ont eu un prévisible retour de flamme, souvent sous forme de ruptures. Rares sont les sectes qui poussent à la rupture familiale : c’est souvent le comportement des co-adeptes qui rompt un lien pourtant indispensable à la libération de l’adepte. Autre exemple : on conseille souvent de ne pas donner d’argent à l’adepte, comme on conseille de ne pas donner d’argent à un alcoolique ou un toxicomane. Ce conseil semble aussi difficile à suivre dans les trois cas. Les choses se passent comme si le co-dépendant entretenait la dépendance, malgré la souffrance qui en découle pour lui. Mais j’anticipe. Nous y reviendrons plus longuement.

1. c. L’emprise

Les chocs endurés par l’adepte provoquent des clivages récupérés par l’idéologie sectaire, par exemple sous forme de phobies du monde extérieur à la secte. La sortie du groupe est souvent un choc en soi. Les paroles échangées à ce moment ont probablement un énorme impact sur les ex-adeptes. Parallèlement, certains proches vivent un véritable traumatisme, qui provoque également un clivage, se fixant sur un sentiment plus diffus : sentiment de toute-puissance de la secte, culpabilité, comportements d’échec, etc. Par exemple, j’observe de façon récurrente chez ceux que j’appelle les "co-adeptes" une exigence parfois militante de lois anti-sectes, associée à une incapacité totale d’utiliser les lois existantes pour simplement se protéger. Voilà qui, probablement, répond à l’étonnement de maître Jougla du peu d’affaires portées devant les tribunaux.

Au fond, il y a deux sortes d’emprises, qu’on pourrait qualifier de positive et de négative. L’emprise sur l’adepte est positive en ceci qu’il n’arrive à voir dans la secte que les bons côtés, et l’emprise sur le co-adepte est négative en cela qu’il n’arrive à voir dans la secte que les mauvais côtés. Il y a là une autre variété de clivage, non plus intrapsychique mais systémique. J’y reviendrai abondamment.

2. Analyse de la demande

2. a. Le premier accueil

Contrairement à mes confrères, donc, je vous parlerai peu des adeptes, énormément de ce que j’appelle les co-adeptes. Il faut dire que dans un service comme le mien, nous recevons plus de co-adeptes que d’ex-adeptes. Le point de départ est toujours à peu près la même : l’usager de la consultation constate qu’un proche qu’il aime énormément s’est trouvé une nouvelle appartenance, et se sent extraordinairement lésé par cette appartenance, ce qu’il exprime en se disant soit volé, soit blessé, ou encore endeuillé, attaqué, etc. Il se demande - et demande au consultant - s’il ne serait pas confronté à une secte, et ce qu’il pourrait faire pour délivrer l’adepte de la dépendance dans laquelle il se trouve pris. Il demande de l'aide. Souvent, il voudrait que cette aide soit prise en charge, prise de responsabilité, offre de certitudes.

2. b. Quatre cas de figure

Il importe d’analyser cette demande de façon détaillée. Trop d’intervenants de bonne volonté, mais de formation réduite, foncent dans toutes les demandes sans se poser de question sur la signification du discours tenu par le co-adepte. Dans mon expérience, je relève au moins quatre cas de figure.

Premier cas de figure : le groupe incriminé est répertorié comme secte par tous les observateurs du phénomène sectaire, et l’adepte est effectivement pris dans une dépendance sectaire. Qu’on ne s’y trompe pas, il y a là deux conditions dont la seconde n’est pas forcément la conséquence de la première. Le fait de fréquenter une secte - même de longue date -, ne signifie pas forcément qu’il y a une dépendance. L’indice le plus sûr de dépendance sectaire - et peut-être de dépendance au sens large -, est que l’adepte ait changé du tout au tout, du jour au lendemain. Le véritable changement procède par petits bonds successifs.

Le symptôme est toujours peu ou prou une demande de changement. Robert Neuburger, dans "L’autre demande" (1984), ajoute que paradoxalement, il consiste à faire un peu plus cela même qu'il semble critiquer. Ainsi, les sectes critiquent la société de consommation, et comme nous le verrons, elles poussent sans s'en rendre compte la logique de la consommation jusqu'à l'absurde. Si l'on pousse le questionnement de la demande suffisamment loin, on doit logiquement trouver des manifestations de ce principe. Il arrive d'ailleurs que l'adepte prétende être plus qu'avant conforme aux exigences familiales.

Deuxième cas de figure : le groupe incriminé est inconnu, voire même ce n'est pas un groupe constitué mais une ébauche de groupe, autour d'un gourou qui pourra être, par exemple, un pseudo thérapeute, du physique et/ou du mental, mais le récit fait par le co-adepte est quand même celui d'une emprise. Je n'imagine pas qu'on puisse inventer de toute pièce le luxe de petits détails insignifiants qui manifestent pour l'oeil averti du co-adepte le changement de l'adepte. Mais pour s'en apercevoir, il faut prendre le temps d'écouter, de collecter tous ces détails.

Une des variantes de ce cas de figure, est le cas d’un empriseur qui appartient à un groupe de pensée (un clerc, un thérapeute certifié, n’importe qui ayant en principe la confiance du groupe) et qui défend les croyances de ce groupe en usant d’un comportement sectaire non institutionnalisé. Son action pourra s’étendre jusqu’à créer un sous-groupe, dans lequel son comportement deviendra la nouvelle règle. Parfois, le groupe-mère dénoncera ses pratiques, et le sous-groupe sera obligé de faire schisme. D’autres fois, le groupe-mère fermera les yeux, entraînant des confusions regrettables.

Dans le cas des thérapeutes, il me semble que la dérive sectaire intervient au moment où le thérapeute élève ses techniques de travail au rang de croyance, le relatif du travail thérapeutique au rang d’absolu de vie. Ainsi, le psychothérapeute va tenir un langage de philosophe, avec ceci de pervers que sa philosophie sera présentée au patient comme la seule solution possible à ses problèmes, et d’ailleurs comme une panacée universelle.

Un des aspects du faux-self constitué par l'adepte, c'est qu'il présente un mimétisme, voire une programmation, en tout cas une reproduction bâtarde, du comportement du gourou, autour de l'exigence du prosélytisme. Pour faire de nouveaux adeptes, l'adepte va utiliser la méthode qu'on a utilisée sur lui. Toutes les caractéristiques de l'empriseur décrites par Reynaldo Perrone, on les retrouve peu ou prou dans la nouvelle personnalité de l'adepte. Là encore, il y a des détails difficiles à inventer, dans la mesure où ils sont tout sauf standards, mais visent tous à la suggestion, à l'influence et/ou à l'hypnose.

Troisième cas de figure : le seul gourou qu'il soit possible de repérer est l'usager lui-même (Maes, 1998a), qui au fond, demande à l'intervenant de l'aider à récupérer sur le soi-disant adepte un pouvoir qu'il est occupé à perdre. Dans les cas les plus caricaturaux, il supposera que l'intervenant est un super manipulateur, et qu'il va, contre rétribution, apprendre sa méthode à l'usager. Dans des cas plus ambigus, il vient chercher une confirmation de son interprétation des faits. Ou un témoignage en justice. Ou des renseignements. Etc.

Toujours dans "L'autre demande", Robert Neuburger (1984) décompose la demande en trois dimensions : le symptôme, la souffrance et l’allégation, qui est, grosso modo, désir de changement. Il décrit un certain nombre de pathologies - dont les assuétudes - pour lesquelles ces trois dimensions sont partagées entre plusieurs personnes. En général, il est clair que l’adepte porte le symptôme, comme il est clair qu’il ne souffre pas. La souffrance est le fait du co-adepte. L’allégation peut se trouver chez d’autres proches de l’adepte. Dans le troisième cas de figure, on observe l’inverse : un soi-disant adepte qui souffre, et un soi-disant co-adepte qui présente des symptômes en rapport avec l’emprise.

Quatrième cas de figure, qui mélange le deuxième et le troisième : l’usager est un empriseur, avec face à lui une secte bien réelle. On peut imaginer cette situation comme un bras de fer entre deux empriseurs. On peut même supposer que parfois, pour la victime, cette situation est reposante : "Pendant qu’ils se battent, ils me laissent tranquille". Ce quatrième cas est plus fréquent qu’on ne pourrait le croire.

3. Effets comportementaux du co-sectarisme

3. a. La culpabilité

Je ne reviendrai pas sur la culpabilisation des adeptes, mais me pencherai plutôt sur les effets pragmatiques d’une culpabilité qu’on trouve chez toutes les victimes de sectes, y compris les co-adeptes. Un de mes dadas en matière d’aide aux victimes de sectes est de différencier la culpabilité de la responsabilité, la morale de l’éthique. C'est ce que j'ai fait dans le questionnaire de ma recherche sur le profil familial des adeptes de sectes, de la façon suivante :

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La responsabilité évoque un jugement éthique intérieur à la personne, une erreur suivie d’un changement de comportement.

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La culpabilité évoque un jugement moral extérieur à la personne, une faute suivie d’une punition qui peut prendre la forme, par exemple, d’une dépression.

Il est remarquable de constater que les ex-adeptes interrogés voient dans l’entrée en secte une augmentation de leur responsabilité. A l’analyse, il s’avère que la plupart du temps, ils s’arrêtent sur l’idée du "changement de comportement", comme une variante du passage à l’acte : la morale sectaire débouche toujours sur des actions concrètes, à commencer par l’exigence de prosélytisme qui n’est plus le fait de missionnaires formés pour cela, mais de tout un chacun comme fondement de la morale (Beaucoup de sectes utilisent le mot “éthique”). En miroir, les co-adeptes veulent avoir des choses à faire. Changer leur mode d’être, par exemple, leur semble abstrait. Témoigner, par contre, malgré que cela puisse leur nuire et que ce soit plus utile à la cause anti-sectes qu’à l’évolution de leur relation avec l’adepte, leur paraît plus concret. C’est leur chemin de croix (peut-être en pénitence de leur faute), car ne vous y trompez pas, cela leur est pénible, et il le font dans un esprit d’abnégation, voire d’altruisme.

Il y a un bénéfice à être dans la faute plutôt que dans l’erreur. La faute est irréparable, mais on peut essayer d’en être pardonné, on se remet entre les mains d’un grand Autre. L’erreur est réparable, mais on est seul avec soi-même, ses insuffisantes, ses incertitudes, etc. La colère est parfois une variante de la culpabilité, quand elle consiste à rejeter la faute sur l’adepte et/ou la secte. Ceci en miroir de la secte qui rejette toute faute soit sur le moi ancien de l’adepte, soit sur le monde extérieur, en tout cas à l’extérieur d’elle-même, et envisage rarement avoir pu commettre la moindre erreur. La secte est victime du monde, pendant que l’ex-adepte et le co-adepte sont victimes de la secte.

En ce qui concerne les ex-adeptes et les co-adeptes, ce statut de victime est d’une manipulation délicate. D’une part, il est réel. Et ne pas reconnaître cette réalité met l’intervenant en danger d’être définitivement disqualifié. D’autre part, il faut éviter qu’il ne devienne une identité, un refuge narcissique. Il faut, d’une façon ou d’une autre, faire passer le message que la victime, étant donné son statut, ne peut être coupable de ce qui est arrivé, mais qu’il lui appartient de sortir de sa passivité de victime et de prendre des responsabilités.

3. b. L’inclusion déguisée en appartenance

La secte, en réduisant, comme on l’a vu plus tôt dans la journée, le moi de l’adepte à l’idéal sectaire, en fait des "clones", des "photocopies", des "objets partiels". C’est ce que Robert Neuburger (1988) appellerait une logique d’inclusion. Pour moi, l’inclusion est un mode de collusion atemporel, qui réunit des items en fonction de leurs points communs, alors que l’appartenance réunit des items malgré, voire même à cause de leurs différences, en fonction d’une histoire commune. De ce point de vue, la famille est le groupe d’appartenance par excellence. Or, qu’observe-t-on dans les sectes ? Elles se présentent comme la nouvelle famille de l’adepte, voire comme sa seule "vraie" famille. A l’inverse, certaines familles, dans lesquelles le sentiment d’appartenance est fragile, fonctionnent comme des sectes, c’est-à-dire avec une exigence d’identité entre leurs membres, ce qui revient à empêcher la différenciation, donc l’autonomie. C’est par exemple le cas des familles d’anorexiques. Les co-adeptes, du fait de leur victimisation, tombent parfois dans ce travers : au lieu de travailler au renforcement du lien d’appartenance de l’adepte à sa famille d’origine, ils donnent de plus en plus dans un racisme anti-secte : "Ils ne sont pas comme nous". On dit souvent que les adeptes rejettent leur famille d’origine, mais dans beaucoup de cas, l’adepte se sent rejeté par sa famille. Finalement, le sentiment de trahison est réciproque, et la colère qui en résulte, également réciproque, est la principale cause d’affaiblissement puis de rupture du lien. D’une certaine façon, on pourrait dire que les adeptes et les co-adeptes ont en commun la croyance - fausse - que la secte est un groupe d’appartenance.

Steven Hassan, dans "Protégez-vous contre les sectes", dit à sujet : "L'amour familial est beaucoup plus fort que l'amour conditionnel donné par les membres de la secte et ses leaders. Il aide à grandir pour devenir un adulte autonome et prendre les décisions importantes. L'amour dans une secte essaie de faire de la personne un éternel adolescent sans indépendance - et il peut toujours lui être retiré si l'individu prend des décisions qui diffèrent des ordres du chef. Quand les membres de la famille apprennent à dialoguer efficacement, il font beaucoup pour aider l'être cher à sortir du groupe" (Hassan, 1995, p. 200). C’est fondamental. Aux familles et aux conjoints qui viennent me consulter, je dis toujours qu’ils sont les seuls à pouvoir sortir l’adepte de la secte, car si je suis un spécialiste du sectarisme, eux sont des spécialistes de leur famille, du fait d’avoir "une vieille histoire" en commun avec l’adepte.

3. c. Les clivages

En son temps, j’ai écrit un article assez long (Maes, 1998b) dans lequel je montre comment les adeptes font un clivage entre d’une part les sensations et les émotions, et d’autre part les sentiments et les concepts. Je n’ai pas le temps de reprendre cet exposé, mais en tout cas, il m’apparaît que les co-adeptes partagent ce clivage, d’une part en se retenant d’exprimer des émotions, et d’autre part en se croyant obligés de répondre aux arguments de l’adepte par une contre-argumentation qui leur est extrêmement dommageable. Non seulement ces discussions tendent à dégénérer en disputes, mais surtout, elles passent à côté d’une réalité des sectes, à savoir que l’argumentation a une utilité formelle plus que fondamentale : le discours, comme nous l’a montré monsieur Bouderlique, prend une forme qui aide au conditionnement. Je dirais même qu’au bout d’un certain temps, il devient une sorte de rituel d’entretien, dans lequel l’opposition des non adeptes joue un rôle non négligeable, puisqu’elle vient confirmer un clivage entre le monde sectaire où tout le monde est d’accord et le monde extérieur où l’on rencontre de l’opposition, de l’erreur, etc.

Il y a plus : le clivage introduit une logique duale qui fait de la secte un univers causaliste, aussi parce que la théorie du gourou est explicative de la totalité des phénomènes. Même le prosélytisme pourra s’inspirer de ce modèle, en utilisant de véritables argumentaires de vente. L'erreur des proches est souvent de surenchérir sur le fonctionnement sectaire, en tenant un langage également causaliste. Il ne faut pas essayer de montrer à l'adepte l'évidence de la perversion du groupe sectaire, mais au contraire saper les évidences, en introduisant dans la relation une complexité que le causalisme essayait de réduire. Il ne faut pas essayer d’imposer ses propres réponses en alternative aux réponses de la secte, mais poser des questions. Soit explicitement, soit implicitement. A l’adepte d’y répondre. A l’adepte en rupture avec sa famille, par exemple, il vaut mieux raconter une anecdote où quelqu’un perd ses parents, en espérant que cela puisse le toucher, que prendre la défense des parents de l’adepte. A l’adepte qui ne pense plus qu’aux projets de la secte, il vaut mieux demander où en sont ses anciens projets, qu’argumenter l’aliénation par le groupe. Etc. Neuburger (1984), à propos de la toxicomanie qui est également un univers causaliste, propose des prescriptions paradoxales.

3. d. Les paradoxes

A propos des paradoxes dans les sectes, je recommande la lecture du très récent "La dérive sectaire" (Fournier et Monroy, 1999). Le paradoxe sectaire consistera par exemple à prescrire à un adepte qui doute "un peu plus de la même chose" : "Si tu en fais plus, tu pénétreras mieux le sens de ce que tu fais", etc. Le paradoxe co-sectaire consiste, au niveau le plus élémentaire, à utiliser contre la secte des méthodes sectaires, par exemple la méthode dite de "déconditionnement", qui n’est en fait qu’un "contre-conditionnement", c’est-à-dire, en fin de compte, un conditionnement, donc, à nouveau, "un peu plus de la même chose". Le contre-paradoxe (Selvini, 1983) sectaire consistera à aller dans le sens inverse du sens attendu par l’adepte, tout en semant la graine du doute. Il est, essentiellement, recadrage. Le prototype de cette approche, c’est de dire à un adepte qu’on n’est pas d’accord avec les idées du groupe auquel il appartient mais qu’on respecte son choix, alors que l’adepte s’attendait à une opposition. Au passage, on évoque la notion de choix (qui pose question), et surtout, on introduit de la relativité dans ce qui risquait de devenir l’opposition de deux absolus. Ou encore, on pourra féliciter l’adepte de son abnégation au groupe, dont on se sentirait soi-même bien incapable - même si on était d’accord avec les idées dudit groupe. Etc.

J’hésite à donner des exemples, car ils pourraient être pris comme des recettes, or le contre-paradoxe, d’un maniement délicat, est forcément sur mesure, ne peut être conçu qu’après une étude approfondie des paradoxes de la famille d’origine de l’adepte. Comme le relèvent tous les thérapeutes systémiques, un contre-paradoxe n’est efficace que s’il est incontournable. C’est l’outil le plus puissant qu’on puisse rêver face à une secte, mais le plus difficile à utiliser pour un co-adepte, et même, d’ailleurs, pour un thérapeute. J’ai mis au point une liste de "conseils aux proches d’adeptes" dans laquelle on retrouve, sous une forme simplifiée, la plupart de mes considérations d’aujourd’hui, sauf sur le paradoxe.

3. e. Le faux-self

A l’issue de cette journée, il doit sembler évident à tous que l’adepte fonctionne en faux-self. Ou en tout cas, que telle est l’opinion de tous les orateurs. Steven Hassan (1995) parle de Moi-Moi et de Moi-Secte. J’aimerais apporter un bémol à cette théorie, en exprimant mon malaise par rapport aux présupposés implicites de cette notion, qui suppose qu’il y aurait un vrai Moi et un faux. Que le Moi-Secte aurait été, en quelque sorte, injecté en l’adepte, à la façon d’un programme informatique. Le faux-self étant une construction du Moi, elle part du Moi, donc il ne peut pas être tout à fait faux : dans le Moi-Secte, on trouve forcément des traits qui préexistaient au clivage, sous une forme mois ample. En miroir, le Moi-Moi n’est pas davantage tout à fait vrai, puisqu’il est amputé des traits qui constituent le Moi-Secte. Partant de la notion de clivage, il faudrait plutôt parler de deux Moi partiels, dont un est loyal à la Famille, l’autre à la Secte. J’ai pris l’habitude de parler de Moi-Famille et de Moi-Secte. L’idée fondamentale, c’est que l’adepte n’est pas coupable du clivage, mais néanmoins responsable des agissements du Moi-Secte.

Les co-adeptes tendent également à se cliver. On en trouve des traces jusque dans les conseils donnés aux familles par certaines associations : "Donnez à l’adepte une image de sa famille la plus attrayante possible, pour lui montrer que la vie en dehors de la secte vaut la peine !", "Ne lui montrez pas votre souffrance, qui risquerait de le culpabiliser !", etc. Ces conseils, si judicieux qu’ils puissent paraître, sont des prescriptions de fonctionner en faux-self. Fondamentalement, les Moi partiels le sont à cause de l’absolutisme de leurs injonctions, et le meilleur service à rendre à un adepte, comme déjà dit, c’est d’introduire dans sa vision un petit peu de relativité : "Aucune famille n’est parfaite, mais cela n’empêche pas son foyer d’émettre de la chaleur. Voire même - pour citer un ex-adepte qui fréquente mon groupe de parole : la perfection est gelée, l’imperfection est pleine de sel", "On peut souffrir de l’appartenance de son enfant, de son conjoint, à tel ou tel groupe, sans cesser de l’aimer, de le respecter, sans le juger coupable", etc. Ce qui est important, ce n’est pas l’image qu’on donne à l’adepte, mais le lien qu’on arrive ou pas à maintenir avec lui.

3. f. La dynamique du pouvoir

Quand le savoir sectaire ne suffit plus à enfermer l’adepte, la secte utilise le pouvoir brut, sous forme de contraintes diverses, de chantages affectifs, de culpabilisation, de dénigrements, etc. Il est frappant de constater que les co-adeptes tendent également, très souvent, à utiliser des arguments de pouvoir, même quand cela ne faisait pas partie de leur fonctionnement habituel. C’est peut-être une des explications de leur propension à attendre de la justice des choses impossibles, du type : attraper l’adepte par l’oreille pour le ramener à la maison. Ils croient tant à l’emprise de la secte sur l’adepte - et en comprennent si mal la nature -, qu’ils se jettent à corps perdu dans des bras de fer inutiles avec la secte. Inutiles pour trois raisons : 

  1. Ils agissent au même niveau logique que la secte, ce qui tend à renforcer le conditionnement. Entre autre, ledit conditionnement inclut la prévision d’un tel comportement, et le stigmatise comme une preuve que la secte a raison. Dit de façon enfantine, cela donne : “Vous voyez qu’ils sont méchants ! Ils n’arrêtent pas de nous contrarier”.

  2. Le bras d’un groupe (plus ou moins grand) est forcément plus costaud que celui d’un (ou de quelques) individu(s).

  3. L’adepte est le seul à pouvoir sortir, puisque cette sortie passe par une prise de responsabilité.

Un des paradoxes de l’aide aux victimes - mais qui n’est pas un contre-paradoxe - est de devoir connaître beaucoup de choses sur le sectarisme et telle ou telle secte en particulier, pour en arriver à la conclusion qu’il faut bannir de la relation avec l’adepte tout ce qui serait de l’ordre d’un savoir.

3. g. L’enfermement dans l’ici et maintenant

Comme nous l’a expliqué Manuel Ribeiro, le passé de l’adepte n’existe que pour le culpabiliser, et le futur pour l’enfermer dans la secte. Pour le reste, on peut dire que l’adepte vit dans l’ici et maintenant : il met toute son énergie dans la reproduction des schémas existentiels plus ou moins invariables prônés par la secte. En miroir, le co-adepte est obnubilé par son besoin que l’adepte sorte de la secte, comme si le lien n’était possible qu’à cette condition. Cela peut non seulement envahir tous les champs de sa vie privée, mais encore l’amener à reproduire de façon obsessionnelle des comportements sensés résoudre le problème, alors même que visiblement c’est inutile. En tout cas, ces comportements réaffirment son besoin. Une des conséquences de cette obsession, c’est que sa vie semble s’être arrêtée. Tout - ou presque tout - ce qui n’a pas trait au besoin de "sauver" l’adepte est remis à plus tard comme "moins crucial".

Si quelque chose a changé dans le comportement de l’adepte, c’est masqué par le fait que "le grand changement" n’a pas eu lieu. Etc. On conseille souvent aux proches d’adeptes de tenir un journal de bord qui permette à l’adepte, après sa sortie, de se réinsérer dans l’histoire familiale. Si je puis me permettre une métaphore, les choses se passent comme si l’adepte, quand il regarde vers le passé, était au bord d’un grand trou, creusé par une dissolution dans l’emprise sectaire. Un journal des événements familiaux pendant la durée de l’emprise est de nature à reboucher ce trou. Mais il me semble que cette consigne est tout aussi utile au co-adepte qui l’applique, qu’au futur ex-adepte. D’une part, le fait de mettre par écrit une histoire qui continue à le relier à l’adepte, lui permet de ne pas s’enfermer dans l’ici et maintenant. D’autre part, la possibilité de se relire lui évitera toute amnésie et/ou occultation par rapport à des éléments subtils mais significatifs de cette histoire qui seraient propices au changement.

4. Quelques considérations sociologiques

4. a. La société de consommation

Les beatniks ont engendré des "idéologues" de la drogue, tels que l’apôtre Timothy Leary ou Carlos Castaneda, qui voient dans la drogue un vecteur de réalisation personnelle, de vie sans entrave, d’authenticité, etc. Ils reprennent "ainsi les thèmes de la consommation tout en s’opposant à elle" (Ehrenberg, 1995, p. 76) "L’impact formidable des drogues sur la jeunesse occidentale à partir de cette période tient, me semble-t-il, à leur capacité à concilier une forme de participation à l’espace public - la contestation - et une forme d’individualisation propre à l’espace privé - l ’hédonisme" (ibid., p. 79).

Au niveau du discours, on relèvera dans les sectes une critique omniprésente de la société occidentale, et en particulier de la religion, de la psychologie et de la médecine dans leur forme traditionnelle. Et comme par hasard, les trois variétés de sectes les plus courantes, il me semble, sont les sectes "religieuses", "psychothérapeutiques" et "guérisseuses", avec des variantes et des croisements. Les sectes se proposent comme alternatives des savoirs qu’elles disent avoir échoué. Mais que critiquent-elles au juste ?

Elles diront, par exemple, qu’on nous pousse à la consommation, et que pendant ce temps, le pouvoir magouille en toute tranquillité. C’est un amalgame quelque peu paranoïde, car il existe des politiciens honnêtes, et les politiciens véreux ne sont pas les créateurs de la société de consommation. Mais cela peut sonner juste, car cela parle à nos compulsions et à nos peurs. Plus encore, cela n’est pas dénué d’une part de vérité : aucun système n’est parfait, le nôtre pas davantage que les précédents ou les étrangers.

Au niveau du comportement, il est remarquable d’observer qu’elles font "un peu plus de la même chose" : la consommation de masse est remplacée, comme nous l’avons vu, par l’apologie du passage à l’acte, et le politicien véreux par un gourou - ou ce qui en tient lieu.

4. b. Le paternalisme occidental

Dans le même ordre d’idée, il y a un certain "paternalisme" occidental, dont la politique internationale des USA donne une illustration frappante, qui présente de nombreuses analogies avec le "paternalisme" sectaire tel qu’il est décrit par Jean-Marie Abgrall (1996). Or à ce stade de mon exposé, j’aimerais m’interroger sur le co-sectarisme des intervenants, et en particuliers des psychologues, puisque j’en suis un.

On a beaucoup dit que la plupart des psychologues étaient peu ou prou des ex-enfants parentifiés. Vu de cette manière, leur choix d’études laisse pensif. En somme, ils appartiennent à la même fratrie que leurs patients, la fratrie des "personnes de bonne volonté", ce qui, dans ce cas-ci, signifie : "qui essaient de s’en sortir", et pourtant, même leur silence les met dans une position de parent, puisqu’ils sont "supposés savoir", eux qui n’ont qu’un savoir-faire. Il y a donc des risques de "triangles pervers" (Bowen, 1978). Tout psychologue s’étant livré à un minimum de travail sur lui-même, sait à quel point il est difficile de maîtriser son "contre-transfert". Et tous les psychologues n’ont pas fait cet effort.

4. c. La culture de masse

A la fin des fins, les sectes critiquent une logique de fonctionnement, que je crois personnellement être une logique d’objets partiels, et dont le "Reader’s Digest" me semble être un prototype particulièrement parlant. Le mot "désinformation" est très à la mode. Néanmoins, les enseignements proposés par les sectes - dans tous les cas que je connais - ne sont jamais plus que des "Reader’s Digest", même s’ils sont présentés comme la panacée universelle.

Tous autant que nous sommes, nous baignons dans les clivages. Même le professionnel peut être pris dans un clivage, au moment où sa méthodologie devient une sorte d’idéologie. Par exemple, une croyance trop sectaire en la théorie psychanalytique peut l’amener à nier qu’on puisse être victime d’une secte, par principe. A l’inverse, on pourrait voir des victimes là où elles ne se trouvent pas. Tomber dans une de ces deux irrationalités fait du professionnel un co-adepte, se caractérisant par sa cécité à certains phénomènes - comme le relève Reynaldo Perrone à propos de l’abus sexuel.

4. d. Le sectarisme comme symptôme social

Il y a beaucoup d’autres aspects de notre fonctionnement social qu’on pourrait pointer en miroir du fonctionnement sectaire. Dans "L’individu incertain", Ehrenberg (1995) interroge longuement deux de nos grands phénomènes de société : la drogue et la télévision. Il aurait pu, tout aussi bien, en interroger un troisième, les sectes, comme la synthèse des deux autres. Certains titres de son essai sont très évocateurs : "De l’anti-individualisme...", "Psychic-building", "Le mythe de la parole parfaite", "La généralisation du témoignage de vie", etc., etc. J’ai pensé un moment reprendre un certain nombre de ses idées en conclusion de mon exposé, mais je me contenterai de poser que tout phénomène de société - par exemple, le sectarisme - peut être interprété comme symptôme d’une maladie sociale. On pourrait, par exemple, y voir un symptôme d’échec de la démocratie telle que nous la pratiquons.

En miroir des clivages sectaires et co-sectaires, on peut pointer des clivages sociaux : par exemple, constater qu’en face des mouvements sectaires, il n’y a, la plupart du temps, que deux positions qui s’opposent : un discours anti-sectes, et un discours que j’ai envie de qualifier de "pro-sectes", car certaines personnes, à force de minimiser la problématique sectaire, rendent service aux sectes, de multiples manières. Il existe pourtant une troisième position, qui consiste à penser que le totalitarisme est un des risques de la démocratie, et qu’on ne peut l’éviter sans tomber soi-même dans une forme de totalitarisme. Qu’il faut donc admettre l’existence de ce risque, et le compenser par la mise en place de structures d’aide aux victimes, aide tant au niveau psychologique qu’au niveau juridique et social. Je pense que le colloque d’aujourd’hui était une tentative de définir cette position, et notre volonté d’éviter les polémiques un désir d’échapper aux clivages.

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