Profil individuel
Accueil Remonter Sommaire Nouveautés Conseils Colloque 2016 Séminaires

 

Version du 26/10/2002

  PROFIL INDIVIDUEL DE L'EX-ADEPTE

par Barbara Chasse, sous la direction de Jean-Claude Maes

Barbara Chasse est psychologue, et auteur d’un mémoire intitulé : "Ex-adeptes de sectes : naïveté abusée ou besoin réalisé". Nous lui devons une partie importante du travail réalisé sur cette première recherche, et de sa finalisation. Jean-Claude Maes est psychologue, psychothérapeute familial systémique et président de SOS-Sectes. Il est à la fois directeur de cette recherche et co-auteur de cet article, édité par les Cahiers de la Santé n°16 (voir "Publications").

Les intervenants en santé mentale peuvent potentiellement rencontrer dans leur pratique professionnelle des ex-adeptes de mouvements sectaires et ce dans un contexte victimologique. Aussi, l’étude du profil de l’ex-adepte semble pertinente. Elle peut déboucher sur un ensemble d’observations significatives permettant d’élaborer des outils de suivi psychothérapeutique de l’ex-adepte. Mieux connaître l’ex-adepte pour mieux l’aider.

1. Méthodologie

Après avoir recueilli des informations d’ordre anamnestique, notre démarche clinique nous a amené à utiliser les tests de personnalité projectifs : le Rorschach et le T.A.T. Nous n’avons hélas pas pu réunir des protocoles complets pour un échantillon de plus de 25 ex-adeptes. C’est néanmoins assez pour dégager quelques chiffres statistiquement significatifs.

Le Rorschach, du nom de son auteur, se compose de 10 planches sur lesquelles on trouve des taches d’encre colorées et/ou en noir et blanc. Le Rorschach permet de faire une hypothèse quant à la structure de personnalité du sujet et en particulier à la structuration de son identité. Les stimuli non structurés que sont les planches du Rorschach vont permettre au sujet de se laisser aller à sa vie fantasmatique et au clinicien d’observer dans quelle mesure le sujet récupère cette régression par des processus secondaires. Ou, vulgarisé : dans quelle mesure le sujet arrive à "lier" ses fantasmes à une quelconque réalité. En effet, avec le Rorschach, on demande au sujet de construire une structure, de donner un sens à un stimulus qui n’en a pas. Aussi cette situation de testing est une situation angoissante qui va permettre de cerner l’angoisse "organisatrice" de la personnalité du sujet ainsi que ses modes défensifs face à elle, témoins de son fonctionnement intrapsychique. Le Rorschach permet donc d’évaluer la qualité de la structuration de l’identité du sujet et de ses assises narcissiques.

Le T.A.T. (Thematic Aperception Test) se compose de planches sur lesquelles apparaissent des images avec personnages et décors. Plus structuré que le Rorschach, il donne accès, à travers les récits élaborés par le sujet, à ses conflits, ses motivations, à la façon dont il vit sa relation aux autres… Par exemple, le contenu latent des planches faisant référence au contenu oedipien va permettre au sujet de mettre en drame les conflits intrapsychiques qui l’habitent. Le T.A.T. permet d’évaluer les capacités de fantasmatisation et de contrôle du sujet ainsi que la nature de ses conflits internes. Les récits élaborés ne renvoient pas à la réalité "factuelle" mais au vécu du sujet.

Le T.A.T. renseigne davantage sur les relations d’objet, le Rorschach sur la structuration de la personnalité. Ces deux tests projectifs sont donc complémentaires.

Notre échantillon se compose de 13 femmes et 12 hommes entre 24 et 50 ans. Les sectes dont ils sont issus sont religieuses pour 15 d’entre eux, guérisseuses pour 4 d’entre eux et psychothérapeutiques pour 5 d’entre eux. Nous avons pris le parti de ne citer aucun nom de groupe, mais nous pouvons préciser que ceux que nous avons pris en compte sont repris systématiquement par toutes les "listes" de sectes que nous connaissions. D’aucuns trouveront que ce n’est pas une preuve de sectarisme, mais c’est la meilleure que nous puissions proposer dans l’état actuel de définition légale du phénomène sectaire.

Le mode de vie qui a été le leur durant le temps de leur adhésion (variant de 1 à plus de 10 ans) est directement fonction du type de secte. Aux sectes religieuses correspond un mode de vie solitaire ou familial (seul, avec des parents, avec un conjoint et/ ou des enfants), parfois avec une "fratrie" sectaire (c’est-à-dire deux ou trois autres adeptes du même âge), aux sectes guérisseuses un mode de vie familial, et aux sectes psychothérapeutiques, un mode de vie communautaire. Signalons que cette répartition pourrait bien être due aux particularités des sectes de notre échantillon davantage qu’à leur type.

La passation du Rorschach et du T.A.T. par ces ex-adeptes nous a permis de mettre en évidence un certain nombre de caractéristiques communes, dressant ainsi une forme de profil théorique de l’ex-adepte. Les variables dont il sera question dans ce rapport ont été retenues soit parce que l’analyse des fréquences nous révélait un coefficient de dispersion significatif de la distribution ou des croisements , soit parce que les moyennes observées au psychogramme étaient très inférieures ou très supérieures aux normes fixées par l’étalonnage des tests, soit parce qu’elles se détachaient en terme d’analyse de contenus et de thèmes (imago paternelle, imago maternelle, chocs, etc.). Ces variables, en outre, ont été croisées avec des informations d’ordre anamnestique comme le type de sectes, le mode de vie, etc. Les coefficients de dispersion ont été calculés avec le test du chi carré de Pearson.

2. Analyse des psychogrammes

Un premier indice fréquemment supérieur à la moyenne, le G%, qui est le pourcentage de réponses globales, c’est-à-dire portant sur l’ensemble de la tache, nous renseigne sur les modes d’approche du sujet face à une situation nouvelle parallèlement au type de fonctionnement cognitif. Le G% élevé tend à montrer que les ex-adeptes présenteraient une intelligence théorique, abstraite, créatrice plus que pratique et reproductrice. Les ex-adeptes présenteraient des capacités de synthèse, d’abstraction et de syncrétisme. Cependant, le G% élevé montre également la tendance du sujet à se réfugier dans des généralités peu compromettantes afin de ne pas s’impliquer dans une démarche approfondie et témoigne en conséquence d’une attitude défensive. Cet indice pourrait aussi mettre en évidence les dispositions ambitieuses du sujet, un niveau d’aspiration élevé qui pourrait être mis en parallèle avec le caractère souvent idéaliste des adeptes. Globalement, cet indice recoupe l’observation chez les adeptes d’un haut niveau d’idéalisation. Il témoigne par ailleurs de l’identité relativement stable des ex-adeptes évoluant dans un environnement qu’ils reconnaissent comme une réalité différente d’eux-mêmes (différenciation moi/ non moi, référence à un objet total). Le G% est également un indice d’oralité.

Deux autres indices, à savoir le F%, qui est le pourcentage de réponses formelles, c’est-à-dire déterminées par la forme du stimulus visuel, et le F+%, qui est, lui, le pourcentage de réponses formelles de bonne qualité, c’est-à-dire de réponses formelles correspondant à "des réponses relativement courantes données par une population de référence (…) du fait de la prégnance d’un engramme et de la proximité du contenu qu’il induit avec certaines figures" (Chabert, 1983), sont intéressants par leur insuffisance par rapport à la moyenne : 15 sujets sur 25 ont un F% inférieur à la moyenne et 16 sujets sur 25, un F+% inférieur à la moyenne (p. très significatif = 0.002). Les protocoles des ex-adeptes présentent de "mauvaises" réponses formelles. Par exemple Josiane à la planche 2 : "une fausse couche", Edouard à la planche 3 : "l’intérieur de la gorge quand on l’ouvre". Ces réponses pourraient témoigner de l’existence de failles dans la capacité des sujets à se diriger dans la vie, à s’adapter à la réalité externe grâce à l’activité régulatrice de la raison et de la pensée. Il semblerait que les ex-adeptes aient des difficultés à appréhender la réalité en restant dégagés des implications fantasmatiques et émotionnelles de celle-ci. Face à une situation nouvelle, la subjectivité primerait sur le contrôle rationnel et provoquerait un débordement des affects témoignant de l’échec des défenses. Ces indices sont aussi le témoin du degré de réussite du sujet dans ses démarches relationnelles et de son insertion socialisante. Si les ex-adeptes sont tout à fait en contact avec la réalité (à une ou deux exceptions près, l’imaginaire et le réel sont bien différenciés), il semble qu’on puisse parler d’un pseudo-bon contact social de par l’échec de leur contrôle émotionnel et leur suggestibilité sans doute témoins d’une certaine immaturité affective. Aussi, on pourrait se poser la question suivante : les ex-adeptes n’ont-ils pas eu besoin d’un cadre comme la secte, qui n’a pas seulement agi sur le prosaïque et le concret mais aussi et surtout sur les affects et les émotions, pour les aider dans la gestion de leur vie affective et pulsionnelle ? La secte n’a-t-elle pas pu être, d’une certaine façon, un contenant des débordements affectifs, un pare-excitation comparable à une bonne-mère ? En fait, ces indices pourraient également être une conséquence traumatique du vécu en secte, le traumatisme pouvant être compris comme une trouée dans le Moi-peau. C’est aussi ce que suggère l’analyse des anamnèses.

L’analyse des types de résonance intime (TRI), indices indiquant comment le sujet contrôle sa vie pulsionnelle, à savoir l’attitude fondamentale de sa personnalité envers lui-même et le monde extérieur, s’avère intéressante : 12 sujets présentent un TRI 1 (rapport entre le nombre de réponses K, de grandes kinesthésies, c’est-à-dire de mouvements humains perçus par le sujet, et le nombre de réponses C, c’est-à-dire déterminées par la couleur du stimulus) extratensif (K < C, avec un p. très significatif = 0.000) et 14 sujets présentent un TRI 2 (rapport entre le nombre de réponses k, de petites kinesthésies, c’est-à-dire de mouvements d’animaux, d’objets ou de parties de corps perçus par le sujet, et le nombre de réponses E, c’est-à-dire déterminées par l’aspect estompé du stimulus) introversif (k > E, avec un p. très significatif = 0.006). Le TRI 1 est assez proche des caractéristiques évoquées auparavant c’est-à-dire l’émotivité, l’instabilité, le manque de recul dans l’appréciation de la réalité objective, traits plutôt hystériques et de l’ordre de l’oralité. Le TRI 2 se caractérise plutôt par l’introversion et le contrôle, traits plutôt obsessionnels et de l’ordre de l’analité.

Cette divergence des TRI pour une majorité des sujets de l’échantillon (14/25, soit un p. suffisant = 0.054), conduit à deux hypothèses principales. La première s’articule autour de l’idée de crise, de changement voire d’immaturité dans la personnalité de l’ex-adepte qui n’assumerait pas toujours ses tendances profondes. La seconde s’articule plutôt autour du concept de clivage, concept éclairant en matière de sectarisme. Le clivage est la coexistence au sein du Moi de deux jugements contradictoires relatifs à la réalité extérieure. Il est clair qu’une interprétation au cas par cas serait plus pertinente à une vue d’ensemble. Toutefois, en en discutant en équipe, nous pensons que la seconde hypothèse n’est pas dénuée de sens. En effet, la secte favorise le clivage en scindant la réalité en un bon objet c’est-à-dire elle-même et un mauvais objet c’est-à-dire le reste de la société dangereuse et nuisible parce que différente d’elle. Les deux hypothèses ne sont pas incompatibles. Notons encore que l’inversion des TRI apparaît davantage chez les ex-adeptes ayant appartenu à une secte religieuse ou psychothérapeutique  :

Sectes / TRI1 - TRI 2     2x introversifs     2x extratensifs     inversés     Total
religieuses 2 3 10 15
psychothérapeutiques 2 0 3 5
guérisseuses 0 3 1 4
non précisées 1 0 0 1
Total 5 6 14 25

Le chi carré de Pearson égale 12,774 avec 6 degrés de liberté, et un p. significatif de 0,047.

Pour essayer de comprendre ces indices, nous allons reprendre les croisements de la variable "Secte" avec les TRI 1 et 2 :  

Sectes / TRI1 / TRI2     introversifs     extratensifs     ambiéquaux     coartés     Total
religieuses 3 10 10 5 2 0 0 0 15
psychothérapeutiques 2 4 2 1 0 0 1 0 5
guérisseuses 1 0 3 2 0 2 0 0 4
non précisées 1 1 0 0 0 0 0 0 1
Total 7 15 15 8 2 2 1 0 25

Pour le TRI 1, le chi carré de Pearson égale 8,992 avec 9 degrés de liberté, et un p. non significatif de 0,438.

Pour le TRI 2, le chi carré de Pearson égale 14,569 avec 9 degrés de liberté, et un p. significatif de 0,024.

Considérant que le deuxième seul est significatif, nous retiendrons que les ex-adeptes des sectes religieuses sont nombreux à présenter un TRI 1 extraversif et un TRI 2 introtensif. Pour nous faire une idée plus précise encore, croisons la variable "Secte" avec le diagnostic. Précisons qu’il ne s’agit pas d’un diagnostic psychopathologique, mais d’un diagnostic de personnalité. "H.", par exemple, renvoie à un diagnostic de personnalité hystérique, qu’il ne faut pas confondre avec un diagnostic d’hystérie, sauf s’il est accompagné d’un tableau symptomatologique. Dans ce cas, on dira que le sujet, de structure hystérique, a subi une "décompensation" pathologique et a développé des symptômes typiques de sa structure. Il va de soi qu’il ne faut pas non plus entendre le terme d’hystérie, ni aucun des termes qui suivent, dans leur sens populaire : ce sont des termes techniques. Ce n’est pas toujours le cas. "H. N." renvoie à un diagnostic de personnalité difficile à poser du fait qu’il se réfère à une théorie originale des maladies du narcissisme (celle de Kernberg, 1975), qui distingue la personnalité hystérique narcissique (H. N.) et la personnalité narcissique des états-limites (E. L.). "H. P." renvoie aux personnalités hystéro-phobiques, et "O." aux personnalités obsessionnelles.

Sectes / Diagnostic     H.     H.N.     H.P.     O.     E.L.     Total
religieuses 2 1 4 7 1 15
psychothérapeutiques 3 1 0 0 1 5
guérisseuses 1 0 1 1 1 4
non précisées 0 0 0 1 0 1
Total 6 2 5 9 3 25

Le chi carré de Pearson égale 11,421 avec 12 degrés de liberté, et un p. non significatif de 0,493.

On voit que les sectes religieuses présentent de nombreux "obsessionnels" et "hystéro-phobiques". Encore que ce dernier tableau ne présente pas une dispersion significative, on pourrait se demander si l’inversion des TRI (qui nous intriguait plus haut) ne va pas dans le sens d’une perte, dans les sectes religieuses, de contrôle des affects (TRI 1), chez des sujets qui en exercent normalement un (TRI 2). Effectivement, les diagnostics "obsessionnel" et "phobique" supposent chez le sujet un plus grand contrôle que le diagnostic "hystérique", ne serait-ce que parce qu’ils impliquent des rituels de défense contre l’angoisse (obsessionnels pour l’un, contraphobiques pour l’autre). Il est clair que le signifiant religieux devrait normalement être de nature à aider au contrôle (et donc attirer des personnalités qui ont ce besoin), et que par ailleurs les sectes (religieuses ou non) contrôlent le sujet plus qu’elles ne lui donneraient la possibilité de se contrôler lui-même. De fait, la littérature sur le phénomène sectaire nous apprend que les rituels sectaires, tout en promettant, sous des formes diverses, un meilleur contrôle des affects, sont en réalité de nature à provoquer des décharges d’affects justement incontrôlées.

L’analyse que nous venons de développer sur l’inversion des TRI montre bien comment un croisement à la dispersion significative appelle, pour être interprété, une série de vérifications et de recoupements. Nous avons fait ce travail assez systématiquement, mais il serait fastidieux pour le lecteur que nous en donnions chaque fois le détail. Ce qui précède était un exemple, et nous nous contenterons, par la suite, d’aller directement au résultat.

Un dernier indice indique que 14 sujets sur 25 sont plus angoissés que la normale. Aussi se pose la question suivante : l’angoisse observée est-elle une cause ou une conséquence de l’adhésion à la secte ? Dans la première hypothèse, cela signifierait que les futurs adeptes espèrent trouver dans la secte une protection contre leur angoisse. Dans la seconde hypothèse, il faudrait voir dans l’angoisse des ex-adeptes (ce que sont nos sujets) un symptôme de stress post-traumatique. Signalons au passage que la plupart des théoriciens du traumatisme relèvent le développement de mécanismes de clivage chez toutes les victimes, même chez les névrosés qui n’y sont pas, à priori, prédisposés. La présence de clivages dans nos protocoles essentiellement névrotiques pourraient donc plaider en faveur de la seconde hypothèse.

3. Quelques données anamnestiques intéressantes

Age d’entrée en secte : 9 adeptes sur les 25 de l’échantillon ont adhéré à la secte entre 18 et 25 ans, période significative du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Hypothèse : l’ex-adepte a-t-il eu besoin d’un cadre, d’une enveloppe protectrice telle que la secte pour franchir cette étape qui a pu se révéler difficile et angoissante ?

Situation conjugale : 12 ex-adeptes sur les 25 étaient célibataires (p. significatif = 0.009) au moment de leur adhésion. Hypothèse : ce statut a-t-il contribué à l’adhésion ?

Education religieuse : 17 ex-adeptes ont reçu une éducation religieuse (de "moyen" à "tout à fait"). Hypothèse : cet antécédent a-t-il favorisé l’entrée dans un groupe qui utilise à ses propres fins des concepts religieux (par une sorte de fidélité au passé) ?

Pudeur émotionnelle : Il existait une pudeur émotionnelle dans la famille d’origine de 13 ex-adeptes sur les 25, et ceci particulièrement chez ceux qui ont reçu une éducation religieuse.  

Education religieuse / pudeur     Oui     Non     Indéterminé     Total
Pas du tout 1 1 0 2
Plutôt non 1 0 0 1
Moyenne 4 1 0 5
Plutôt oui 2 3 1 6
Tout à fait 5 1 0 6
Indéterminé 0 0 5 5
Total 13 6 6 25

Le chi carré de Pearson égale 24,722  avec 10 degrés de liberté, et un p. très significatif de 0,006.

Hypothèse : Cette non-expression familiale des affects a-t-elle pu susciter la recherche d’émotions en groupe ?

Deuil récent : 20 ex-adeptes ont vécu un an maximum avant leur adhésion un décès ou un deuil symbolique (problèmes de santé, difficultés professionnelles ou dans le cursus des études, souffrance conjugale, souffrance dans la famille d’origine, manque existentiel, spirituel ou vis-à-vis de la société). Hypothèse : ces deuils justifient-ils une plus grande réceptivité aux inductions sectaires ? C’est en tout cas une hypothèse fréquente dans la littérature sur le phénomène sectaire, qui parle, entre autres, de changement de statut social. Pour anecdote : une des sectes reprise par notre échantillon a l’habitude d’éplucher les rubriques nécrologiques de façon à proposer un réconfort moral à des sujets endeuillés.

Besoin religieux : La présente variable a été construite à partir de la réflexion de Vergote (1966, pp. 35-109). Tâchant de définir ce que pourrait être le besoin religieux, il commence par se pencher sur la figure du suppliant, dans un chapitre qu’il intitule, de façon très parlante : "Le désir aux prises avec l’impuissance" (p. 45). Dans ce cas de figure, le croyant serait motivé par sa détresse. Ensuite, Vergote se penche sur la dimension éthique de la question, d’abord au niveau social : "elle (la religion) unit les hommes sur la base d’un système d’orientation qui interprète la réalité (...) et elle contribue au bon fonctionnement de la société" (p. 75), ensuite au niveau individuel : "la formation morale se fait par l’intériorisation des normes" (p. 81). Du premier, nous dirons, en nous référant à l’éthymologie du mot "religion", qu’il est besoin d’être relié aux autres hommes, et du second (individuel), qu’il relève de l’action du surmoi. Nous observons que 11 ex-adeptes sur les 25 (p. suffisant = 0.077) se sont dirigés vers la secte dans une sorte de mouvement compensatoire face à un sentiment de détresse, et plus particulièrement les ex-adeptes pour lesquels ont été posés les diagnostics d’hystérie (5/6) et d’état limite (3/3) :  

Diagnostic / Besoin religieux     Détresse     Lien     Surmoi     Aucun     Total
Personnalités hystériques 5 1 0 0 6
P. hystériques narcissiques 0 1 1 0 2
P. hystériques phobiques 2 2 0 1 5
P. obsessionnelles 1 3 1 4 9
Etats-limites 3 0 0 0 3
Total 11 7 2 5 25

Le chi carré de Pearson égale 19,696  avec 12 degrés de liberté, et un p. acceptable de 0,073.

On observe également une corrélation entre ce besoin religieux et l’existence d’une pudeur émotionnelle dans la famille d’origine, surtout si ce besoin est du type déjà décrit :

Besoin religieux / Pudeur     Oui     Non     Indéterminé     Total
Détresse 8 2 1 11
Lien 3 3 1 7
Surmoi 1 1 0 2
Aucun 1 0 4 5
Total 13 6 6 25

Le chi carré de Pearson égale 13,27  avec 6 degrés de liberté, et un p. significatif de 0,039.

On pourrait poser l’hypothèse que la pudeur émotionnelle rend la gestion du sentiment de détresse plus difficile. Dans de tels cas, l’expression de croyances viendrait sans doute remplacer l’expression d’émotions. Comme un moyen de contrôle sur celles-ci. Ce serait d’autant plus vraisemblable que les personnalités hystériques et les états limites sont les personnalités les moins auto-contrôlées de notre échantillon. On notera encore que 7 sujets sur 25 quand même se sont tournés vers le groupe sectaire en attente de réponses à des questions d’ordre existentiel et métaphysique, par lesquelles ils se situent dans l’existence, ils sont reliés :

Sectes / besoin religieux     Détresse     Lien     Surmoi     Aucun     Total
religieuses 4 6 2 3 15
psychothérapeutiques 3 0 0 1 4
guérisseuses 4 1 0 0 5
non précisées 0 0 0 1 1
Total 11 7 2 5 25

Le chi carré de Pearson égale 11,680  avec 9 degrés de liberté, et un p. non significatif de 0,232.

Pour ce que nous en savons, la plupart des théoriciens de la psychologie religieuse seraient d’accord pour affirmer que ces 7 sujets ont une démarche plus authentiquement religieuse que les autres. Quoi qu’il en soit, on en retiendra que la captation sectaire n’empêche pas toujours une telle démarche.

Notons enfin qu’on aurait pu croire que le besoin religieux allait nous renvoyer de façon significative vers les sectes religieuses, et qu’à l’analyse de la cinquième colonne du tableau ci-dessus ("Aucun besoin religieux"), on s’aperçoit que ce n’est pas le cas. Non seulement un certain nombre de nos sujets ont appartenu à des sectes religieuses alors qu’ils n’avaient aucun besoin religieux, mais on trouve même un sujet qui, poussé par un besoin religieux, s’est néanmoins dirigé vers une secte psychothérapeutique. Hypothèse : le besoin religieux serait en fait un besoin de transcendance, auquel une psychothérapie est également capable de répondre.

4. Contenus et thèmes

En termes de contenus, on peut entre autres s’attarder sur la construction de l’identité, l’imago maternelle et paternelle, c’est-à-dire la représentation fantasmatique que les sujets ont de leur mère et père et/ ou de la représentation fantasmatique de la relation qu’ils ont ou qu’ils ont eu avec eux, la question des pulsions et de la libido, le dépassement de la position dépressive et du complexe d’Œdipe.

Identité

La planche III du Rorschach renseigne le psychologue sur l’unité du Moi ainsi que sur l’intégration d’une identification sexuelle claire. Or, 22 sujets sur 25 (p. très significatif = 0.000) donnent à cette planche une représentation humaine entière (proposer, à cette planche, une représentation humaine partielle, un morceau de corps plutôt qu’un corps entier, peut être l’indice d’un Moi morcelé, d’une représentation de soi-même qui ne constitue pas une unité mais une espèce de patchwork psychique). Par contre, seulement 13 sur 25 lui donnent une identité sexuelle claire. Par ailleurs, 12 sujets donnent des réponses neutres telles que "deux personnes, deux silhouettes de personnes, deux personnages…".

La planche V du Rorschach témoigne de l’identité psychique du sujet. Ce qui est en jeu ici n’est plus seulement l’unité du Moi mais tout à la fois le sentiment d’appartenir au genre humain, d’être différents des autres et d’être identique à soi-même à travers le temps. Or, 7 sujets sur 25 (p. suffisant = 0.072) donnent à cette planche des réponses témoignant d’une image de soi stable. L’identité psychique est intégrée (ex : "papillon, chauve-souris…"). Les 8 sujets qui restent donnent des réponses révélant des failles narcissiques, témoins d’une identité en danger (ex : "quelqu’un qui attend sa proie, deux femmes blessées…").

Dans l’ensemble, les ex-adeptes rencontrés présentent une certaine unité du Moi, une identité psychique bien intégrée (nous avons d’ailleurs déjà vu qu’ils sont, très majoritairement, névrotiques). Mais pour certains, la question du choix identificatoire reste problématique. La secte, "grand-tout asexué" qui nie la différence des sexes, a sans doute permis le refoulement de toute problématique sexuelle. Ou la corrélation va-t-elle dans l’autre sens ? En tout cas, toutes les observations cliniques vont dans le sens d’une problématique plus narcissique (liée au Moi) que libidinale (liée aux objets, à l’investissement de ceux-ci par le sujet). Ceci même chez des sujets qui présentent un excellente unité du Moi.

Imago maternelle

Au Rorschach, les planches maternelles sont souvent aimées (8 sujets choisissent la planche VII ou IX comme planche préférée) alors que de manière inconsciente, elles suscitent souvent des chocs (planche VII : 7/25, planche IX : 9/25) ce qui pourrait signifier que pour un certain nombre de sujets, la relation à l’imago maternelle est ambiguë.

En regroupant les réponses aux planches maternelles pour les deux tests, nous avons mis en évidence trois catégories de représentations.

La première catégorie s’articule autour de l’idée d’agressivité de l’imago maternelle ou dans la relation avec l’imago, agressivité qui, dans certains cas, peut aller jusqu’à l’agression. Voici quelques exemples :

- Lieve à la planche VII du Rorschach :  "Quelque chose de méchant, des visages, je vais pas dire des diables car c’est un peu drôle mais des visages méchants" ;

- Vincent à la planche VII du Rorschach : "Deux têtes penchées comme si elles soutenaient un fronton, en train de rire méchamment, avec la bouche ouverte, les dents…" ;

- Tina  à la planche 5 du T.A.T. : "A l’époque de la Comtesse de Ségur. Le bon petit diable qui a fait une connerie. Sa tante ou sa belle-mère vient voir ce qu’il fait…" ;

- Edouard à la planche 6BM du T.A.T. : "C’est une discussion, le fils et la maman. Très tracassé en tous cas, le fils, et la mère qui n’a pas l’air de fort l’écouter, qui fait la sourde oreille.".

Cette première catégorie est la plus représentée (12 sujets).

La seconde catégorie (7/25) s’articule autour de l’idée de régression symbolisée par exemple par des réponses "chrysalide" ou "embryons humains" qui témoigneraient d’un désir du sujet de retrouver la bonne mère couvante de l’enfance. La régression peut aussi avoir une connotation plus magique symbolisée par des réponses "fées" ou "Merlin l’enchanteur", "un calice, un sacré Graal" qui pourraient alors témoigner d’un désir de retrouver une mère toute-puissante même si ces réponses gardent un côté très infantile.

La troisième catégorie s’articule quant à elle autour de l’idée d’un manque de limites symbolisée par des réponses fusionnelles ou par des réponses dans lesquelles apparaissent une mère intrusive ou des contenus trop sexualisés. Exemples : 

- Pascale à la planche VII du Rorschach : "Deux éléphants qui sont soudés par le bas et donc le cordon serait impossible à couper" et à la planche IX du Rorschach : "Des couilles… une femme grosse avec les jambes écartées. La représentation du plaisir qu’elle a éprouvé en faisant l’amour."

- Béatrice à la planche 5 du T.A.T. : "Une qui aurait entendu du bruit, un soir, dormait, aurait été réveillée par un bruit, vient voir ce qui se passe. Ca a l’ait d’être une chambre d’adulte, ce serait peut-être sa maman ou son papa… je ne saurais pas dire si tout se passe bien parce qu’on ne voit rien.".

Cette catégorie est la moins représentée (6 sujets).

La fréquence des chocs et des contenus angoissants nous amène à nous demander s’il n’y a pas quelque chose de la secte, secte-mère par ailleurs, qui est passé dans l’imago maternelle. Ceci nous conduirait à faire un second parallélisme entre l’adhésion à la secte et une expérience traumatique. On peut aussi se demander si ces représentations angoissantes de l’imago maternelle n’ont pas contribué à créer le besoin de retrouver une mère suffisamment bonne à travers la secte, ce qu’elle a représenté dans un premier temps pour ensuite devenir source d’agression, mettant alors en évidence une forme de reproduction, de répétition d’une relation à la mère au sens large.

Imago paternelle

Le plus souvent, l’imago paternelle au Rorschach est soit puissante (8/25) soit effrayante (9/25). En voici quelques exemples :

- Josiane : "Quelle horreur… un dragon méchant qui est prêt à sauter, quelqu’un qui veille, qui attend le moment propice pour vous sauter dessus." ;

- Lieve : "Une sorte de bête, je la vois arriver vers moi. Un grand personnage velu, de grandes chaussures, de grands pieds…" ;

- Etienne : "Quelque chose d’immense, un genre de monstre mais pas spécialement mauvais mais imposant.".

En plus de cela, la planche paternelle produit parfois des chocs (8/25) et est le plus fréquemment la planche la moins aimée (9/25). Ces indices sont assez typiques de protocoles d’hystériques chez qui l’Oedipe ne serait pas tout à fait résolu. Cependant, on pourrait à nouveau se demander si ces indices sont en lien avec la dynamique familiale du sujet ou s’ils relèvent d’une forme de choc post-traumatique, car la première hypothèse ne se vérifie pas pour notre population :  

Diagnostic / Choc IV     Oui     Non     Total
Personnalités hystériques 3 3 6
P. hystériques narcissiques 1 1 2
P. hystériques phobiques 1 4 5
P. obsessionnelles 2 7 9
Etats-limites 1 2 3
Total 8 17 25

Le chi carré de Pearson égale 1,920  avec 4 degrés de liberté, et un p. non significatif de 0,750.

Dans la seconde hypothèse, on se rappellera que la planche paternelle est celle de l’autorité, de la loi qui, à un moment donné, ont dû être mal vécues dans la secte. Au T.A.T., on observe néanmoins une différence intéressante entre les protocoles des hommes (12/25) et ceux des femmes (13/25), qui va plus dans le sens de la première hypothèse : les récits des hommes sont plutôt empreints de mouvements identificatoires, de transmissions de savoirs dans une perspective de filiation (7/12) tandis que les récits des femmes sont conflictuels, avec des personnages masculins porteurs d’intentions nuisibles ou intrusifs (6/13). Exemples :

- Vincent à la planche 7BM : "le patron d’un commerce, d’une horlogerie qui décide d’auditionner des candidats pour un poste d’aide-horloger. Il en voit plusieurs. Il en élimine…Finalement, il en engage un qu’il va former et qui deviendra patron à son tour." ;

- Marie à la planche 6GF : «  C’est une discussion… la femme n’a pas l’air très heureuse… l’homme est plutôt inquiétant, il y a une animosité contre le personnage masculin qui est vraiment inquiétant et qui n’a pas une attitude bienveillante.".

Cette différence tend à montrer que l’Oedipe se joue différemment chez les hommes que chez les femmes. Ce qui n’est pas vraiment une surprise.

Par ailleurs, peu d’ex-adeptes élaborent au T.A.T un récit avec une réelle triangulation (voir glossaire) au sein duquel le conflit oedipien est dépassé (3/25).

Pulsions et libido

Les réponses aux planches renvoyant aux pulsions et à la libido tendent à montrer que les ex-adeptes sont davantage structurés de manière névrotique. En effet, à la planche VI du Rorschach, apparaissent majoritairement des réponses "castration", c’est-à-dire démontrer que l’Œdipe est résolu (11/25, p. suffisant = 0.098), ainsi que des réponses où la double polarité de la planche est intégrée, c’est-à-dire où le clivage est dépassé (8/25). Exemples :

- Carla : "une peau de mouton" ;

- Pierre : "une vue en coupe d’un puits ou d’un forage pétrolier avec les couches terrestres, les différentes structures de roches rencontrées au fur et à mesure qu’on creuse.".

Ces indices névrotiques apparaissent plus particulièrement chez les ex-adeptes provenant de sectes religieuses, alors que les ex-adeptes de sectes guérisseuses présentent un choc à cette planche, et ceux de sectes psychothérapeutiques des réponses à caractère phallique (Alors que les réponses "castration" mettent l’accent sur l’impuissance du sujet face à l’imago paternelle et ses équivalents, les réponses phalliques mettent l’accent sur sa puissance). On peut supposer que dans ces sectes, la pensée magique, la survivance de la toute-puissance infantile rendent plus malaisées l’acceptation de l’angoisse de castration :

Sectes / Rorschach VI     Catration     Double polarité     Phallicité     Choc     Total
religieuses 9 6 0 0 15
psychothérapeutiques 1 2 2 0 5
guérisseuses 1 0 0 3 4
non précisées 0 0 1 0 1
Total 11 8 3 3 25

Le chi carré de Pearson égale 32,045  avec 9 degrés de liberté, et un p. très significatif de 0,000.

D’autre part, la planche II du Rorschach, planche de l’émergence pulsionnelle, semble poser problème à 9 sujets de l’échantillon, puisqu’ils présentent un choc à cette planche. Par ailleurs, 8 sujets sur 25 répondent avec des contenus agressifs et 11 sur 25 avec des contenus plus libidinaux, tandis que 6 sur 25 ne donnent pas de réponses lisibles, comme si les sujets ne savaient pas quoi faire de leurs pulsions (difficultés de mise en scène). Le caractère non lisible ou agressif des réponses laisserait supposer une difficulté des sujets face à l’angoisse de castration.

Les récits au T.A.T. sont très défensifs, axés davantage sur la tendresse ou l’étayage que sur la sexualité génitale, et ce particulièrement à la planche 10 pour 17 sujets sur les 25 (p. très significatif = 0.000). Exemple :

- Béatrice : "Un couple, enfin, un homme et une femme. Il s’est passé quelque chose de triste… La femme aurait perdu son père ou sa mère et le mari la consolerait…confiance, calme, sérénité."

- Victor : "Un couple, deux personnes qui s’aiment énormément… des gens qui ont vécu. Ils ne se parlent pas. Deux parents qui s’aiment et qui se tiennent dans les moments difficiles."

Pour mémoire, la planche 10 met en scène un homme et une femme très proches l’un de l’autre, qui semblent de même âge. Notons que 6 sujets sur 25 élaborent un récit au sein duquel apparaît un rapproché parent-enfant, ce qui laisse supposer un conflit oedipien non structuré (confusion des générations).

La planche 13MF par contre, donne lieu à des récits plus "pulsionnels" (versant libidinal ou agressif), certains avec Surmoi, le stimulus empêchant moins les défenses (6/25).

En résumé, la vie pulsionnelle semble dans une certaine mesure poser problème, et ce parallèlement à une difficulté de gérer la vie relationnelle et affective comme l’ont déjà montré certains indices quantitatifs ainsi que des difficultés à donner des réponses lisibles aux planches à symboliques relationnelles.

Au Rorschach, les planches couleurs VIII (qui interroge les relations superficielles) et IX (qui interroge les relations profondes) suscitent des chocs pour 13 sujets sur 25. Apparaissent des réponses telles que :

- Josiane à la planche VIII : "Une fausse couche, je n’aime pas cette image-là…" ;

- Julien : refus de la planche IX ;

ainsi que des pseudo-réponses (commentaires, descriptions) :

- Marie à la planche IX : "Il y a beaucoup de choses…C’est une action commune, beaucoup d’énergie dépensée sans pour autant que ça aboutisse à quelque chose.".

Remarquons également une corrélation entre ces chocs et le besoin religieux "de type 1" c’est-à-dire le mouvement compensatoire face à un sentiment de détresse :

Besoin religieux / Choc VIII et X     Oui     Non     Total
Détresse 9 2 11
Lien (être relié) 1 6 7
Surmoi 0 2 2
Aucun 3 2 5
Total 13 12 25

Le chi carré de Pearson égale 10,202 avec 3 degrés de liberté, et un p. significatif de 0,017.

De ces indices, et d’autres, on peut déduire que la gestion des conflits semble particulièrement problématique. Ici aussi, la secte a pu jouer un rôle. En effet, la relation d’adepte à adepte est sous certains aspects plus simple que de personne à personne, parce qu’il s’agit d’une relation avec un même que soi (même si cela est illusoire). On peut dès lors penser que le deuil de la fusion n’est pas fait, que l’Oedipe reste problématique et pas tout à fait résolu. Néanmoins, la relation d’adepte à adepte est également vécue de manière conflictuelle, sans doute à cause de la dynamique de surveillance réciproque qui existe dans les sectes, susceptible de créer une ambiance de suspicion. Ainsi, un autre phénomène de répétition peut être mis en évidence : l’adepte rejouerait au sein de la secte quelque chose de sa difficulté à gérer les conflits.

Position dépressive

La position dépressive fait défaut chez la plupart des ex-adeptes. Si le manque est reconnu, les ex-adeptes adoptent face à la perte de l’objet une attitude passive (19/25, avec un p. très significatif = 0.009). Par objet, il faut entendre tout équivalent maternel faisant envie. Se joue ici la difficulté du sujet à admettre l’altérité, c’est-à-dire la distance infranchissable séparant le sujet de ses objets. L’ex-adepte plonge dans la dépression (consécutive à la perte de l’objet) mais n’arrive pas à en sortir ou à en faire grand chose. Exemple :

- Josiane à la planche 3BM : "Un gosse qui a du chagrin et qui s’est endormi en pleurant… interdiction de sortie, de faire ce qu’il a envie, il pleure dans son petit coin." ;

- Patrick à la planche 3BM : "Une femme qui pleure son mari. Elle se serait disputée et est abattue parce qu’il est parti… pleure sur son sort, ne sait pas comment va se passer son avenir, se demande comment vivre sans."

Les hystériques (4/6) abordent le deuil de manière plus active (à cause de la dimension plus conflictuelle de leur rapport à l’imago paternelle ?). Rappelons que le deuil dont il est question ici est parfois un décès, mais le plus souvent un deuil symbolique (problèmes de santé, difficultés professionnelles ou dans le cursus des études, souffrance conjugale, souffrance dans la famille d’origine, manque existentiel, spirituel ou vis-à-vis de la société) !

Diagnostic / Position dépressive     Attitude active     Attitude passive     Total
Personnalités hystériques 4 2 6
P. hystériques narcissiques 0 2 2
P. hystériques phobiques 1 4 5
P. obsessionnelles 1 8 9
Etats-limites 0 3 3
Total 6 19 25

Le chi carré de Pearson égale 8,431 avec 4 degrés de liberté, et un p. acceptable de 0,077.

L’Oedipe

Nous avons déjà mis en doute, pour cette population d’ex-adeptes, le dépassement de l’Oedipe. L’analyse des planches 1 et 2 du T.A.T.  s’est avérée pertinente à ce propos.

En effet, on observe que 13 sujets sur 25 ( p. suffisant = 0.087) élaborent à la planche 1 des récits plutôt narcissiques au sein desquels apparaît une forme de lutte anti-dépressive. L’angoisse de castration n’est pas franchement reconnue. Exemples :

- Serge : "Un petit garçon qui a l’air chez lui. Il y a un engin bizarre… une espèce d’arbalète, ce n’en est pas vraiment une mais bon… Il est bien soigneux, il a eu le temps de mettre son appareil sur une nappe blanche comme ça l’appareil ressort bien. Il a l’air perplexe, il trouvera la solution qu’il cherche." ;

- Fabienne : "Un petit garçon avant la répétition ou peut-être sa soirée de gala qui est en train de se concentrer, qui peut-être même demande à Dieu qu’il l’aide. Je vois de l’inquiétude."

8 sujets sur les 25 reconnaissent bien l’immaturité fonctionnelle de l’enfant de la planche 1. Néanmoins, les récits sont souvent "motivés" par une dimension surmoïque. Exemple :

- Béatrice : "Un enfant qui suit des cours de violon. La leçon se serait mal passée. Il est assis à son bureau et repense à ce que son maître lui a dit, a l’air triste, médite sur ce qu’il a appris. Ca lui fera une bonne leçon pour la prochaine leçon qu’il aura…."

Seulement  4 sujets sur les 25 élaborent un récit au sein duquel l’immaturité fonctionnelle va pouvoir être dépassée par un projet identificatoire, ce qui signifie, par rapport aux 8 sujets précédents pour lesquels la loi intervenait comme une contrainte extérieure, qu’ici, elle est intériorisée. La psychanalyse a démontré que c’est la condition préalable à l’émergence d’un quelconque désir.

Exemple :

- Pierre : "C’est un enfant à qui on a dit : "Je voudrais bien que tu apprennes le violon." Les parents voulaient plus que l’enfant. Il était, peut-être, emballé, au début, puis il a eu des difficultés, et il en a eu marre. Il regarde son violon et se dit : "Je le fais pour moi ou pour mes parents ?". Comme souvent quand on est jeune, on commence une activité parce qu’on a un modèle. L’enfant se dit qu’il va essayer de persévérer et grâce à ça, il a pu apprendre à jouer tout en gardant son plaisir."

Quant à la planche 2, on observe que 3 sujets élaborent un récit sans triangulation, 14 avec triangulation, ce qui est un indice névrotique (p. significatif = 0.026), mais la plupart du temps sans référence à la différence des sexes et des générations, ce qui est déjà moins névrotique, quoique non déterminant. On trouvera un élément d’explication à cette contradiction dans la seconde partie de cette recherche, avec le concept d’incestuel. 

Exemple :

- Sylvain : "Une jeune fille rentre de l’école dans sa maison à la campagne. Une histoire d’amour entre elle et l’homme qui au lieu d’aller à l’université travaille à la campagne. Et une femme se met entre eux. Elle n’est pas tout à fait d’accord pour cette relation, peut-être jalouse…."

Seulement 8 sujets sur 25 construisent un récit au sein duquel apparaît une triangulation pleinement oedipienne. Exemple :

- Béatrice : "A une époque lointaine, quand les gens travaillaient dur. Ceux qui voulaient étudier, les familles n’avaient pas d’argent, il fallait que les enfants travaillent. Une dame qui boude sa fille qui préfère étudier que d’aider son père dans les champs. Elle a sa volonté de continuer à étudier…. Elle aura une bonne situation et pourra peut-être aider ses parents financièrement."

5. Diagnostics

Si l’on se penche sur les diagnostics qui ont été posés pour cet échantillon d’ex-adeptes, on observe la répartition suivante :   

Diagnostic structurel     Fréquence       Indice sexuel
Personnalités hystériques 6 soit 4 femmes et 2 hommes
P. hystériques narcissiques 2 femmes
P. hystériques phobiques 5 soit 3 femmes et 2 hommes
P. obsessionnelles 9 soit 2 femmes et 7 hommes
Etats-limites 3 soit 2 femmes et 1 homme
Total 25 soit 13 femmes et 12 hommes

Comme déjà dit, la structure de personnalité des ex-adeptes rencontrés est le plus souvent névrotique. Un diagnostic secondaire peut également être posé :  

Diagnostic secondaire     Fréquence       Indice structurel
Stress post-traumatique 3 dont 3 O. (p. obsessionnelles)
Dépression 7 dont 3 O., 2H. et 2 H.P.
Inhibition 3 dont 1 O., 1 E.L. et 1 H.P.
Dépendance 7
Total 25

On observe que certains ex-adeptes présentent des indices de choc post-traumatique et/ou de dépression. On observe également la présence de thèmes de doubles, de réponses "Symétrie" et de réponses en miroir pour 12 ex-adeptes, pouvant être autant d’indices de clivage. La répartition de la présence de tels indices en fonction des diagnostics est significative.

Diagnostic / Clivage     Oui     Non     Total
Personnalités hystériques 0 6 6
P. hystériques narcissiques 2 0 2
P. hystériques phobiques 2 3 5
P. obsessionnelles 5 4 9
Etats-limites 3 0 3
Total 12 13 25

Le chi carré de Pearson égale 11,289 avec 4 degrés de liberté, et un p. significatif de 0,023.

Nous savons que le clivage est un mécanisme prégnant dans les groupes dits sectaires. Il scinde le monde en bons ou mauvais objets, permet à l’adepte de nier l’ambivalence de l’objet et d’ainsi éviter la complexité relationnelle d’un objet à la fois aimé et haï. Nous ne sommes pas étonnés de le voir apparaître plus souvent chez les hystériques à tendance narcissique et chez les états limites. Par contre, nous nous serions attendu à en trouver moins chez les obsessionnels, quoique nous sachions par ailleurs qu’ils sont plus nombreux que les autres, dans notre population, à souffrir de stress post-traumatique. Il est vrai aussi qu’il existe un certain nombre de points commun entre les réminiscences post-traumatiques et les ruminations obsessionnelles.

6. Tentative de conclusion

Si l’on se limite à l’analyse des diagnostics, qui montre que la majorité des ex-adeptes de notre échantillon présente une personnalité de type névrotique, l’idée fréquente selon laquelle les sectes charrieraient une population d’individus psychiquement fragiles est peu convaincante. Néanmoins, nombre de nos observations tendent à montrer l’existence, dans notre population d’ex-adeptes, de certaines failles :  

  1. failles dans la capacité à se diriger dans la vie ;

  2. débordement des affects ;

  3. immaturité affective ;

  4. difficultés d’identification sexuelle ;

  5. difficultés de gestion de la vie pulsionnelle ;

  6. difficultés de gestion du manque, de la dépression ;

  7. difficultés d’intégration de la castration

On observe également que la plupart des ex-adeptes ont vécu un an maximum avant leur adhésion un deuil réel ou symbolique (problèmes de santé, difficultés professionnelles ou dans le cursus des études, souffrance conjugale, souffrance dans la famille d’origine, manque existentiel, spirituel ou vis-à-vis de la société). Aussi , ces individus présentaient au moment de leur adhésion des mécanismes de défense déforcés. Les deuils vécus, résurgence de la position dépressive, rappellent l’ambivalence de l’objet. Le principe de plaisir est confronté au principe de réalité. Il existe un manque. Le Moi est fragilisé.

La rencontre de la secte, qui fonctionne de manière parano-schizoïde c’est-à-dire en deçà de l’acceptation du manque, offre à l’adepte des satisfactions immédiates. La pensée magique prime sur la castration. Cette rencontre avec la secte permet à l’adepte de régresser à des modalités de fonctionnement oral (y compris – et c’est très surprenant – dans le cas des personnalités obsessionnelles. Nous avons, en son temps, posé l’hypothèse que les rituels sectaires provoquaient une sorte d’hystérisation des adeptes (Maes, 1998). L’adepte est materné, une ligne de conduite lui est offerte, une nouvelle filiation le relie à la secte-mère et au gourou-père. Ce "grand-tout asexué" qui nie les différences – et en particulier la différence des sexes dans certains de ses aspects - l’aide, par ailleurs, dans la gestion de sa vie affective et sexuelle. Un objet totalement bon – non ambivalent - est retrouvé.

Mais cette régression n’est pas réellement thérapeutique. Après l’adhésion, de nouveaux manques viennent se substituer au manque initial qui a pu motiver l’adhésion. Sur 16 ex-adeptes interrogés, 12 d’entre eux reconnaissent avoir vécu un manque après leur adhésion (manque individuel ou par rapport au couple, à la famille, à la société, etc. On en saura plus long avec la seconde partie de cette recherche). Leur Moi ne s’était pas réellement resolidifié (F%, F+%, etc.). de plus, le départ de la secte confronte également l’adepte à un nouveau deuil, celui d’une illusion à laquelle il a consacré plusieurs années de sa vie.

6. Epilogue

Notre recherche est modeste, particulièrement par la taille de notre échantillon. L’étendre à un échantillon plus vaste serait pertinent, en ce sens qu’il permettrait sans doute de dégager un plus grand nombre d’indices significatifs. Néanmoins, nous espérons que notre travail puisse avoir répondu à certaines questions et inspirer d’autres initiatives de recherche.

 

 

Organisé avec le soutien du membre  

du Collège de la Commission communautaire française

chargé de la Santé

Copyright © 2002 SOS Sectes