Profil familial
Accueil Remonter Sommaire Nouveautés Conseils Colloque 2016 Séminaires

 

Version du 25/10/2002

ANALYSE DU VÉCU "SECTAIRE" PAR L’EX-ADEPTE D’UNE SECTE

par Laurence Dricot, sous la direction de Jean-Claude Maes

Laurence Dricot est ingénieur civil et psychologue. Nous lui devons une partie importante du travail réalisé sur cette deuxième recherche, et de sa finalisation. Jean-Claude Maes est psychologue, psychothérapeute familial systémique, et président de SOS-Sectes. Il est à la fois directeur de cette recherche et co-auteur de cet article, paru dans les Cahiers de la Santé n°16 : "Phénomène sectaire et santé mentale" (voir "Publications").

L’analyse présentée ci-après se base sur les réponses à un questionnaire d’une bonne centaine de questions à choix multiples, réponses fournies par 24 ex-adeptes de diverses sectes. Ce questionnaire " fermé" a été établi pour couvrir un champ assez vaste d’aspects comportementaux au sens large des ex-adeptes ; il a été établi non pas de manière quelconque mais sur base de données recueillies au cours d’interviews réalisés préalablement avec 3 catégories de personnes : des ex-adeptes, des conjoints d’adeptes et des familles d’adeptes. L’analyse des réponses a visé à déterminer les relations comportementales relativement structurées, constantes se dégageant précisément des réponses au questionnaire en fonction d’hypothèses plausibles rendant compte de notre expérience avec les ex-adeptes.

Pour que l’analyse ait une certaine consistance, nous avons appliqué la technique statistique dite méthode par extraction, visant à déterminer les composantes principales dans les réponses des ex-adeptes ("Rotation Method : Variation with Kaiser Normalization"). Cette méthode permet de déterminer et classer selon leur valeur les corrélations, qu’elles soient positives ou négatives, entre divers facteurs supposés fonder les réponses des ex-adeptes aux questions posées. Pour donner la consistance voulue aux résultats, nous n’avons retenu pour l’analyse que les corrélations vraiment significatives, à savoir celles avec un coefficient égal ou supérieur à 0,70, soit pour 24 sujets, un p < 0,001. Enfin, pour chacune des huit hypothèses examinées, nous avons classé les corrélations selon leur degré (leur valeur) en tenant compte aussi de leur fréquence d’apparition. Dès lors et de manière systématique, tant les personnes mentionnées que les caractéristiques comportementales les concernant sont toujours citées non pas de manière aléatoire mais dans l’ordre précis correspondant à la fois à la combinaison de la fréquence d’apparition des corrélations trouvées et à leur degré (par exemple, 3 corrélations à 0,85 pour un facteur donné ont plus de poids que 2 corrélations à 0,72 pour un autre facteur d’une hypothèse donnée). Enfin, il n’est pas inutile de rappeler que les résultats de l’analyse expriment toujours le point de vue de l’ex-adepte et ne traduisent donc pas, en tout cas directement, la pensée de l’entourage.

HYPOTHESE 1.

Notre première hypothèse est fondée sur le vécu de l’entourage, le vécu des proches suite à l’entrée de l’ex-adepte dans la secte, soit plus précisément : le conjoint et ses enfants, le père, la mère et la fratrie ainsi que les amis (rappelons encore si besoin est que ce vécu n’est pas celui qu’a rapporté l’entourage lui-même mais le vécu tel qu’il est apparu, tel qu’il a été ressenti par l’ex-adepte).

1° Comment l’entourage de l’ex-adepte a-t-il réagi suite à son entrée dans la secte ?

Pour ce dernier, ils n’ont pas réagi de façon excessive, ce qui surprend quelque peu. Néanmoins, si les moyennes sont basses, elles s’accompagnent de gros écarts types, ce qui signifie qu’il y avait de grosses différences d’une famille à l’autre. Par ailleurs, l’analyse factorielle nous révèle que ce sont, dans l’ordre, son conjoint, ses enfants et sa fratrie puis sa mère et moins son père qui l’ont le plus mal vécu. Les uns et les autres présentent des profils réactionnels très variables, comme on le verra ci-dessous :

bullet

Son conjoint d’abord s’est avant tout et nettement renfermé sur lui-même, en a souffert, a ressenti de la colère, a aussi cherché de l’aide, allant jusqu'à parfois tomber malade.

bullet

Ses enfants ont réagi de manière similaire : souffrance surtout, repliement sur eux-mêmes, colère, maladie. Ils ont également essayé de faire face, mais au lieu de demander de l’aide, ils auraient plutôt fui vers l’extérieur.

bullet

Sa fratrie a avant tout cherché à trouver de l’aide. Elle présente aussi les sentiments habituels de colère, de souffrance, de repliement sur soi et à la fois d’affrontement, mais cette dernière variable de façon plus extérieure.

bullet

Sa mère a "encaissé" : maladie, repli sur soi, fuite vers l’extérieur et dans une moindre mesure, affrontement par l’extérieur.

bullet

Le père a peu réagi sinon en affrontant le problème de manière tant interne qu’externe.

bullet

Quant aux amis, ils n’ont guère réagi aux yeux de l’ex-adepte.

Les variables ici explorées ont été construite en référence aux théories de Neuburger (1984, pp. 15-24) sur la demande en thérapie familiale, qui divise cette dernière en symptôme, souffrance et allégation. On voit ici qu’en général, la souffrance est partagée par le conjoint, les enfants, la mère et la fratrie de l’adepte, qu’il y a parfois des symptômes chez le conjoint et/ ou l’enfant, mais surtout chez la mère, et qu’il n’y a guère d’allégation (demande d’aide) que dans la fratrie et parfois chez le conjoint. Le père, quant à lui, est dans l’affrontement, qui n’est pas une demande (on pourrait même supposer qu’il se trouve du côté d’un supposé savoir). Ceci va dans le même sens que l’observation sur le terrain dans le cadre des consultations d’aide aux victime de sectes : les demandes de consultations viennent prioritairement des fratries et des conjoints, et le plus souvent, les enfants (quand on les voit) sont mutiques, la mère déprimée, le père en colère.

2° L’entrée dans la secte de l’ex-adepte a entraîné une série d’accusations : quels ont été les accusateurs et les accusés ?

A nouveau, les proches ne lui paraissent pas exagérément accusateurs, sauf peut-être les amis et la famille d’origine vis-à-vis de la secte, mais à nouveau, les écarts types sont très élevés. L’analyse factorielle montre que :

bullet

Ce sont les enfants qui seraient les plus accusateurs : dans l’ordre, ils incrimineraient la famille d’origine, eux-mêmes, les amis, le conjoint, la secte et les circonstances.

bullet

Le conjoint est le second accusateur : il incrimine la famille d’origine et l’adepte. Il accuse aussi sa propre personne, la secte, sans oublier les circonstances.

bullet

Pour la mère et le père, ce sont avant tout les amis qui sont au banc des accusés, puis le conjoint et les enfants, ainsi que la famille d’origine. Le sujet lui-même n’est qu’en partie responsable et la mère s’accuse ainsi que la secte.

On peut déduire de tout ceci qu’un certain nombre de proche accusent la secte et quelques autres éléments disparates, sans que cela débouche, statistiquement, sur la constitution d’un facteur significatif, mais que ce sont eux, probablement, qui font monter la moyenne. Il nous faut y voir un mouvement défensif, peut-être de l’ordre de l’identification projective. Mais au total, on peut dire c’est l’entourage proche et les amis qui sont le plus objet d’accusations, bien avant la secte ! Soulignons que si les amis sont largement incriminés par les enfants et surtout par le père et la mère, eux-mêmes ne sont pas cités par l’ex-adepte en tant qu’accusateurs. Enfin, sauf les enfants, la plupart des proches s’accusent eux-mêmes dans une bien moindre mesure que d’autres proches. Nous pensions, par ces variables, interroger les mécanismes de projection et de clivage. Nous constatons que si les sectes, à en juger par leurs écrits, projettent toute responsabilité sur le monde extérieur (dont les proches des adeptes), et si ces derniers utilisent les mêmes mécanismes, ce n’est pas dans un mouvement réciproque (au moins du point de vue de l’adepte, et n’en déplaise à certains sociologues) mais à l’intérieur de la famille (au sens large). Si l’on identifie trois familles autour de l’adepte, à savoir sa "famille" sectaire, sa famille d’origine et sa famille nucléaire (dans laquelle il nous semble pouvoir inclure les amis proches), ou encore sa famille par croyance, sa famille par filiation et sa famille par alliance, on constatera qu’en miroir d’un clivage fait par la secte entre elle-même et les deux autres familles, on ne trouve pas un même clivage fait par ces deux dernières, mais un clivage – ou en tout cas un conflit - entre la famille d’origine et la famille nucléaire.

3° Après son entrée dans la secte, le comportement de l’ex-adepte a-t-il changé, selon l’entourage, de manière positive ou négative, et inversement comment l’ex-adepte juge-t-il celui de ses proches ?

Les réactions sont généralement moyennes, avec de nouveaux de gros écarts types. Quand on sort de la moyenne, on observe que :

bullet

C‘est essentiellement la fratrie qui a constaté des changements négatifs chez l’ex-adepte. On pourrait se demander si cette observation explique qu’ils soient le plus du côté de l’allégation : ils s’intéressent peut-être plus à l’évolution de l’adepte qu’à leurs propres sentiments, lesquels l’ex-adepte pense par ailleurs moins douloureux que ceux des autres parents.

bullet

Si les autres membres de la famille, et en particulier les enfants, rapportent aussi des changements chez l’ex-adepte, c’est sans qu’on sache très bien s’ils sont, à leurs yeux, positifs ou négatifs. Apparemment, le principal de leur perception ne va pas vers les changements dans la vie de l’adepte, mais probablement vers les changements dans leur propre vie.

bullet

Quant à l’ex-adepte, il rapporte un changement positif chez lui-même, mais il constate des changements négatifs chez ses proches, particulièrement marqués chez son père et ses enfants. L’analyse des croisements effectuée en 1999 supposait une identité entre ces "changements négatifs" et toute dimension colérique ; si l’on s’en réfère au point 1 de la présente hypothèse, on voit que le père se distingue effectivement par une colère s’exprimant en dehors de toute autre dimension réactive : souffrance, symptôme ou allégation. Quant aux enfants, nous ne proposerons aucune explication définitive, d’autant que quand ils sont accusateurs, ils accusent peu la secte et pas du tout l’adepte. Mais comme, par ailleurs, nous avons entendu de très nombreux ex-adeptes raconter qu’ils avaient finalement quitté la secte pour leurs enfants, nous nous demanderons s’ils ne sont pas plus sensibles à la souffrance de leurs enfants qu’à celle de leurs mères et de leurs conjoints.

HYPOTHESE 2.

Cette hypothèse se rapporte principalement à la manière dont le sujet a pu vivre et a effectivement vécu ses relations avec ses proches (père, mère, fratrie, conjoint et enfants) pendant son séjour dans la secte.

Deux éléments se dégagent nettement dans ce vécu :

bullet

L’ex-adepte était fortement coupé de son milieu qui, à ses yeux, à la fois refusait, rejetait sa "conversion", et n’envisageait nullement sa propre "conversion". Cette coupure avec le milieu familial était favorisée par le fait que le groupe sectaire lui imposait, discrètement mais cependant clairement, cet éloignement.

bullet

En terme de tentatives de rapprochement ou de rejet, nous obtenons à nouveau des résultats moyens avec de gros écarts types, sauf en ce qui concerne les tentatives de rapprochement de l’ex-adepte et de la secte vis-à-vis tant de la famille d’origine que de la famille nucléaire (qui tourne généralement autour de 4, sauf vis-à-vis du père), mais l’analyse factorielle révèle qu’une très forte ambivalence a pu se créer entre l’ex-adepte et son entourage familial, puisqu’en même temps qu’il faisait des tentatives de rapprochement vis-à-vis d’eux, ils se seraient rejetés, et l’aurait rejeté. Les "rejets" réciproques concernent avant tout le père, puis la fratrie et la mère, puis les enfants et le conjoint. Les tentatives de rapprochement de l’ex-adepte s’adressent d’abord à la fratrie, ensuite à la mère, au conjoint et aux enfants, moins au père. Cet ordre pourrait surprendre, sauf si l’on suppose, peut-être un peu cyniquement, que les "tentatives de rapprochements" avait une portée prosélyte. C’est en tout cas une interprétation que confirme la clinique : le conjoint est le premier a découvrir le "pot aux roses", et s’il n’a pas suivi d’emblée l’adepte dans la secte, c’est une "cause perdue" ; la fratrie est de la même génération que l’adepte, et fait partie du public cible de la secte ; la mère appartient à une autre génération, mais est souvent la plus facile à convaincre ; elle est en tout cas plus facile à convaincre que le père ; quant aux enfants, il est rare qu’ils intéressent la secte (il y a des exceptions, mais aucune d’entre elles n’est représentée dans notre échantillon). Notons encore que l’ambivalence que nous venons d’explorer pourrait à nouveau être interprétée comme un clivage, ou en tout cas la conséquence d’un clivage : comment expliquer autrement qu’un même ex-adepte puisse supposer que ses proches se sont sentis rejetés par lui alors qu’il a eu le sentiment d’aller vers eux ?

On constate par ailleurs que trois autres paramètres sont corrélés à ces deux attitudes. Quand l’ex-adepte présente de tels clivages :

bullet

L’entourage repère chez l’ex-adepte des changements plutôt négatifs, alors que l’ex-adepte en voit des positifs, tant chez lui que dans son entourage. Il y a donc un désaccord fondamental (et fondateur ?) quant à la définition faite par les uns et les autres de la vérité. Un second clivage se greffe sur le premier.

bullet

A la sortie de la secte, l’ex-adepte évoque avoir ressenti avant tout une impression de vide intérieur, d’être dépossédé de soi, d’être sans repère, et une peur de ne pas (plus) être pris en charge, ainsi qu’un manque affectif. Cela nous en dit long peut-être sur la dépendance de l’adepte à la secte, mais corrélé aux variables explorant l’hypothèse 2, nous en dit tout autant sur l’effet des coupures et des rejets réciproques entre l’adepte et son milieu d’origine.

bullet

On trouve, dans ce groupe d’ex-adeptes, une composante de dépendance tant avant, pendant qu’après l’embrigadement sectaire. Seul varie l’objet de ces dépendances : drogues, nourriture et/ ou jeux avant l’embrigadement ; drogues, vin et alcool, et/ ou argent pendant l’embrigadement ; médicaments, nourriture, et/ ou vin et alcool après. Cette dernière corrélation est difficile à interpréter, sauf à penser qu’il y aurait un quelconque lien de causalité entre le clivage et la dépendance. C’est une hypothèse qu’a souvent défendu Maes (1998, 1999 et 2000), directeur de cette recherche, se référant le plus souvent à un article d’Ingold consacré à la dépendance toxico-maniaque (Olievenstein et coll., 1982). On pourrait encore se référer aux théories de Racamier sur l’incestuel : "L’objet incestuel reçoit sur la tête, non pas superposées, non pas même condensées, mais complètement amalgamées, des représentations et des fonctions normalement distinctes" (Racamier, 1995, p. 78), "La soudure n’empêche pas la fragmentation. Voire même elle l’impose" (ibid., p. 56).

HYPOTHESE 3.

Cette hypothèse se rapporte de diverses manières à l’insatisfaction, aux sentiments de manque et/ ou d’incomplétude de la part du sujet, tant avant son séjour dans la secte que pendant celui-ci et après sa sortie, ainsi qu’à la nature de ses propres dépendances et de celles de son entourage avant son entrée dans la secte.

1° Les autres dépendances.

La présente hypothèse s’inspire d’un article de Rousseaux intitulé "Familles d’héroïnomanes en thérapie", dans lequel il note que dans un groupe de dix parents dont il s’est occupé, deux étaient alcooliques, six utilisaient toutes les nuits des somnifères, deux étaient de grands consommateurs de médicaments, tous étaient de grands fumeurs, etc. Il postule que dans les familles de toxicomanes, le recours à un "produit" est "une solution familiale habituelle, comme stratégie domestique" (Rousseaux, 1989, p. $). Il importe en premier lieu de noter que nous ne faisons pas ce genre d’observations. Premièrement, l’analyse des moyennes révèle un nombre relativement réduit de dépendances dans la famille d’origine, sauf peut-être du père vis-à-vis du travail (ce qui est un relatif lieu commun), ainsi que dans la famille nucléaire et chez les amis. L’ex-adepte lui-même se perçoit comme plus dépendant que ses proches, surtout au niveau affectif. Notons une moyenne de 3,5 avant l’entrée en secte, de 3,8 durant l’adhésion et de 3,6 après la sortie… Deuxièmement, les dépendances, quand il y en a, vont dans un autre sens :

bullet

Avant l’entrée de l’ex-adepte dans la secte, le conjoint manifeste une forte dépendance à l’égard du médicament, du "religieux" et de la réussite sociale (l’argent). Les jeux sont aussi un besoin, mais moins marqué.

bullet

Les amis de l’ex-adepte manifestent dans l’ordre un besoin affectif, un attrait pour l’alcool ainsi que pour la réussite sociale et l’argent. Ce sont de gros fumeurs.

bullet

Quant au sujet lui-même, avant la secte, c’est l’argent et la réussite sociale qui l’attirent d’abord, ce qui lui permet de satisfaire ses besoins de drogues, de jeux et de nourriture mais qui le conduisent à devoir travailler dur. Ses besoins de réussite sociale et d’argent ne font que s’accentuer encore pendant sa vie en secte. Une fois hors de la secte, ses besoins touchent d’abord aux médicaments, au tabac et à l’alcool, besoins qui ne peuvent être satisfaits à nouveau que par l’argent et la réussite sociale.

En résumé, quand nous trouvons des dépendance, c’est moins dans la famille d’origine que dans ce que nous avons appelé, plus haut, la famille par alliance. Ce qui pourrait expliquer que la famille d’origine accuse les amis et le conjoint (voir 1° partie de l’hypothèse 1).

On remarquera que les dépendances corrélées aux clivages s’avèrent ici ne pas être toujours les plus fréquentes. A la réflexion, le besoin de réussite sociale, voire le médicament ou le besoin "religieux" pourraient se rattacher à une composante plus "anale", à un besoin de contrôle, alors que les drogues, l’alcool ou la nourriture sont beaucoup plus manifestement des dépendances, présentent une composante plus "orale". Que le besoin d’argent augmente quand on est dans une secte ne devrait pas surprendre, puisqu’on sait par ailleurs que la plupart des sectes ont vis-à-vis de leurs adeptes des exigences financières.

2° Le vide

L’analyse des moyennes et des écarts types révèle que le sentiment de vide et d’incomplétude augmente en l’ex-adepte après son entrée en secte, et diminue après la sortie, sauf en ce qui concerne la société (ce qui révèle des problèmes de réinsertions ?). Le sentiment de vide interne reste moyen à toutes les étapes. L’analyse factorielle permet d’affiner l’analyse de cette hypothèse :

bullet

Avant l’entrée, il ressent un vide d’abord par rapport à la société, puis à l’égard de ses amis, et ensuite de sa famille d’origine, aussi vis-à-vis de lui-même et enfin de son conjoint et de ses enfants.

bullet

Pendant son séjour, cette sensation de vide va concerner grosso modo les mêmes "cibles", mais dans un ordre différent et avec une intensité différente : les "amis" manquent au membre de la secte, puis presque autant la "société". Puis manquent les contacts avec la famille d’origine. Enfin le sujet éprouve également une plus grande sensation de vide à l’égard de lui-même, voire un peu à l’égard de la secte.

bullet

Par contre après sa sortie, c’est la secte qui lui manque d’abord (ou plutôt qui lui laisse un sentiment de vide). Dans certains cas (rupture avec la famille d’origine ?), sa famille d’origine lui manque énormément, et de façon générale mais moins marquée que la famille d’origine dans ces cas, la "société".

En résumé, l’entrée en secte pourrait bien viser, dans certains cas, à remplir un vide social, mais dans ce cas, elle manque son objectif, puisqu’elle vient couper le peu de liens sociaux sans rien mettre à la place, d’où sans doute le sentiment de vide, parfois, à l’égard de la secte. Il est piquant de constater qu’après la sortie, c’est pourtant la secte qui manque le plus. Ce paradoxe ne doit pas nous surprendre, il vient au contraire démontrer qu’on se trouve bien en présence d’une addiction : ainsi, la drogue creuse sans cesse le vide social dans lequel se trouve le toxicomane, et finit par être, comme le résume le chanteur Mano Solo : "la femme de ceux qui n’en ont pas". Sternschuss relève que : "Un héroïnomane sevré n'a aucun besoin d'héroïne et pourtant, à la sortie de la cure - que celle-ci se soit passée dans de bonnes ou mauvaises conditions - l'héroïne représentera pour lui, de façon prégnante, à la fois la possibilité de l'extase et à la fois le sentiment de la terreur : il a quelque chose à voir avec elle, il n'est plus le même depuis qu'il a commencé à la consommer et c'est cela qui nous intéresse ici. La seule comparaison que l'on puisse risquer avec cet état de dépendance n'est véritablement que l'état amoureux, poussé à l'extrême, déraisonnable, la passion la plus totale et la plus exclusive, la folie pour tout dire, l'amour fou, celui que porta Tristan à Iseult la Blonde après le Boire Amoureux - le vin herbé, le philtre d'amour - et dont il ne put se délivrer, finalement, après bien des pénitences et bien des rechutes" (Olievenstein et coll., 1982, p. 55). Nous citons cet extrait malgré sa longueur tant il nous ramène de façon précise à des récits d’ex-adeptes de sectes.

Ce qui précède explique qu’après la sortie de la secte, le sujet a éprouvé avant tout et intensément un manque affectif et une impression de vide intérieur, de perte de prise en charge, un manque de valorisation et de reconnaissance avec des troubles somatiques et un manque d’équilibre. Ces impressions s’accompagnent certes d’un sentiment de libération mais à connotation fortement négative, à vrai dire sans grande crainte à l’égard de la secte. Il est piquant, à nouveau, qu’il faille le "manque" du "produit" sectaire pour que l’ex-adepte se mette à avoir besoin de sa famille d’origine. Il y a là, sans aucun doute, une information précieuse à transmettre aux familles d’adeptes de sectes.

HYPOTHESE 4.

Celle-ci envisage et examine la structure comportementale relativement au phénomène de l’angoisse. Comment celle-ci était-elle vécue au sein de la famille d’origine, ainsi qu’avec le conjoint et les enfants, avant l’entrée dans la secte puis pendant le séjour dans la secte, avec sur ce plan, une approche déjà développée lors de l’analyse de l’hypothèse 2, à savoir les relations entre les ex-adeptes et leurs familles (famille d’origine, secte, etc.).

Rappelons encore que cette analyse se fonde sur les représentations de l’ex-adepte. Et commençons par préciser qu’en moyenne, les familles nucléaires des ex-adeptes seraient unies et chaleureuses, ainsi que les familles d’origine, surtout la mère ; les familles d’origine présenteraient une certaine pudeur émotionnelle ; le père serait plus autoritaire et prendrait des décisions plus facilement que les autres membres de la famille d’origine ; la famille nucléaire aurait un fonctionnement plutôt démocratique, ce qui signifie que les décisions se prendraient, très nettement, en couple ; tant le conjoint de l’ex-adepte que lui-même auraient de l’autorité sur les enfants ; néanmoins, le conjoint de l’ex-adepte prendrait des décisions facilement, alors que l’ex-adepte serait, dans ce domaine, plus moyen ; toutes les autres variables sont moyennes (autour de 3, donc). Il y a donc un certain nombre de facteurs que l’analyse de la moyenne ne pourra révéler, telles que la gestion de l’angoisse. Nous devons donc, à nouveau, recourir à l’analyse factorielle, qui ne nous renseigne pas sur la présence ou l’absence d’angoisse, mais sur la gestion de l’angoisse quand il y en a :

1° Gestion de l’angoisse au sein de la famille d’origine ainsi qu’avec le conjoint et les enfants avant l’entrée.

Toujours dans l’ordre de la prégnance des affects, le point le plus apparent pour l’ex-adepte est la perception de l’angoisse ressentie par la mère. Ce vécu d’angoisse chez la mère n’est-il qu’une impression propre à l’ex-adepte ou est-il réel chez sa mère ? Il semble bien qu’il soit effectif car dans les cas d’angoisse, l’ex-adepte déclare clairement que sa mère exprimait fortement, très manifeste-ment ladite angoisse. Proche sur ce point du vécu maternel, l’ex-adepte lui-même ressentirait alors une forte angoisse, avec un sentiment de culpabilité marqué. Comme sa mère, comme lui-même quoiqu’à un moindre degré, la fratrie vivait aussi sur un mode angoissé (sentiment et expression). Le père par contre n’apparaît jamais comme angoissé, bien qu’il exprime de temps à autre cet affect. Comme déjà dit, une certaine pudeur émotionnelle est plus caractéristique de la famille d’origine que de la famille nucléaire.

L’ex-adepte percevrait parfois une forte angoisse chez son conjoint, même si ce dernier ne l’évoque pas. Cette perception renforcerait alors indirectement sa propre angoisse. Quand le couple est angoissé, les enfants exprimeraient eux aussi une certaine angoisse.

Il apparaît aussi nettement qu’en cas d’angoisse, l’ex-adepte reçoit quelque aide de ses proches pour la tempérer, mais qu’il n’a néanmoins plus le sentiment que sa famille, lui-même, son conjoint vivent dans un climat ouvert, chaleureux, uni ; ce peut même être carrément l’inverse. A noter encore - toujours dans ce cas - qu’il pense que ses enfants soutiennent son conjoint plutôt contre lui.

2° Pendant son séjour dans la secte.

L’élément qui ressort d’abord est que le sujet a reçu, en cas d’angoisse, une aide importante du groupe sectaire, et ce d’autant plus qu’il aura exprimé ressentir cette angoisse comme provoquée par des éléments extérieurs à la secte.

Donc, si le sujet exprime clairement avoir perçu comme tout à fait réelle l’aide qui lui était apportée, cette aide n’était cependant pas toujours ressentie comme adéquate, d’autant qu’il se sentait quelque peu culpabilisé par la secte qui lui demandait plus d’investissement, avec des rappels doctrinaux, et ce plus encore, évidemment, quand il arrivait à l’ex-adepte d’attribuer l’origine de son angoisse à la secte elle-même – mais c’était très rarement le cas. On remarquera qu’en la matière, la secte semble fonctionner sur un mode narcissique (culpabilisation, idéalité, etc.) et l’adepte sur le mode libidinal (angoisse, investissement, etc.). Ceci nous ramène encore à l’incestuel, et plus précisément à la séduction narcissique : "La mère incestuante éprouve moins d’intérêt pour les actes que pour les pensées. (Il est bien vrai que les conduites relèvent de la loi, et que la loi est faite en vertu de l’ordre paternel). De la part de son objet narcissiquement élu, il attend qu’il se conforme à ce qu’elle pense, à ce qu’elle affirme" (Racamier, 1995, p. 80).

Inversement, et c’est à nouveau un signe clair et classique d’ambivalence, quand l’ex-adepte exprimait à l’extérieur de la secte des angoisses dues à la fois au groupe sectaire et à d’autres facteurs non précisés, il recevait un certain soutien extérieur.

Lorsque l’ex-adepte traitait d’une angoisse en famille et dans la secte, il abordait fréquemment ses relations avec sa famille telles qu’elles ont été développées lors de l’hypothèse 2, à savoir que la secte essayait de se rapprocher de son père, de sa fratrie, de sa mère, et que lui de même tentait de se rapprocher de sa mère et de sa fratrie malgré qu’il eusse le sentiment d’une part que tous, père, mère, fratrie, conjoint et enfants se distanciaient volontairement de lui, et d’autre part que ceux-ci se sentaient rejetés par lui.

A noter que l’ex-adepte n’exprime jamais, dans le cadre de la présente hypothèse, le sentiment que ses proches auraient eu le sentiment de se sentir rejetés par la secte, ce qui nous semble assez surprenant, sauf à considérer que la secte était probablement plus prosélyte que rejetante. Nous pourrions y voir la vérification d’une hypothèse de Maes (2000), directeur de cette recherche, à savoir que la coupure entre l’adepte et ses proches non sectaires serait moins l’effet direct d’une volonté sectaire que l’effet indirect des mécanismes de clivage que le secte met en place.

On relèvera en guise de conclusion et à l’instar de ce que nous observions déjà autour de l’hypothèse 3, que si l’adepte croit trouver dans la secte un moyen de gérer son angoisse qu’il ne trouve ni dans sa famille d’origine ni avec son conjoint, il trouve en réalité d’autres raisons de s’angoisser, et d’ailleurs s’angoisse beaucoup plus (4,1 pour des angoisses ressenties dans le groupe à cause du groupe, et 3,3 dans le groupe à cause de l’extérieur du groupe), ne serait-ce peut-être que parce qu’il est interdit de s’angoisser (L’ex-adepte a été culpabilisé : 4,4 !!! On lui a demandé plus d’investissement : 4,9 !!!), puisque l’adepte qui a atteint l’idéal partagé n’est plus supposé avoir la moindre raison de s’angoisser (On lui a répondu par des citations de la doctrine : 4,9 !!!). Pour continuer avec Racamier, signalons qu’il définit un genre de surmoi incestuel : "Cette instance est une héritière de la séduction narcissique (…) Elle se coagule avec un idéal du moi souverain (…) Coordonnant étroitement l’exigence et l’interdit, elle exige de croire tout en interdisant de savoir (…) Ce n’est pas une loi, ce n’est même pas une loi sévère, c’est une tyrannie (…) Elle interdit mais ne protège pas (…) Il présente la vérité comme une faute, la pensée comme un crime, et les secrets comme intouchables" (Racamier, 1995, pp. 95-96).

HYPOTHESE 5.

Celle-ci envisage, pendant l’appartenance sectaire, le comportement de l‘ensemble des personnes concernées sous l’angle de la dissimulation, du faux-semblant, du déguisement comportemental voire de la duplicité et de la simulation. En réalité, il est toujours moyen, sauf de la part de la secte qui est toujours jugée très dissimulatrice (de 4,4 à 4,7). Notons déjà, comme indication précieuse en aide aux proches d’adeptes, que d’après les réponses fournies, ce thème, quand il apparaissait ailleurs que dans les pratiques de la secte, était toujours lié à des problèmes relationnels sérieux dont bon nombre ont déjà été évoqués dans le cadre de l’analyse d’hypothèses précédentes, et s’expliquent par un contexte d’angoisse et de difficultés de prise de décision notamment au sein du couple, etc.

1° Les plaintes de l’ex-adepte vis-à-vis du groupe sectaire

Avant de parler de la dissimulation proprement dite, l’ex-adepte formule parfois une série de plaintes se rapportant d’une part au manque de chaleur, d’union à la fois dans la famille d’origine (de la part du père en particulier) et dans son couple (conjoint), d’autre part à un climat général d’angoisse, avec pudeur émotionnelle, ou encore prises de position des enfants une fois pour l’ex-adepte, une fois pour le conjoint (Rappelons que ceci n’est pas la cas pour une majorité d’ex-adeptes). La prise de décision dans le couple avec le conjoint et dans la famille nucléaire avec les enfants était source de nombreux problèmes, qui pouvaient parfois être latents mais toujours bien présents, avec des questions d’autorité et des disputes. Encore une fois, on pourrait faire le rapport avec l’incestuel, en tant qu’il relève du registre narcissique plutôt que libidinal : dans les cas évoqués, les rapports de pouvoir l’emportent largement sur le lien.

Ces problèmes ont débouché, suite à l’entrée du sujet dans la secte, sur de nombreux conflits et des difficultés majeures de vécu pour l’entourage, tels qu’ils ont été développés au deuxième paragraphe de l’hypothèse 1. Ils réapparaissent donc dans ce contexte portant sur la dissimulation : on les retrouve avec les mêmes caractéristiques prégnantes dans l’ordre des personnes souffrantes, c’est-à-dire le conjoint, puis dans l’ordre, les enfants, la fratrie, la mère et le père. On retrouve aussi les mêmes accusateurs et accusés, avec les mêmes supposés quant à des changements de comportements.

2° La dissimulation

Quand elles existent, l’ex-adepte note des attitudes de ce type d’abord de la part de la famille d’origine, qui feindrait vis-à-vis de la société, des autres membres de la famille d’origine, du sujet, des amis, du conjoint et aussi un peu de la secte ; ensuite de la part de son conjoint, dont la dissimulation s’adresse d’abord aux amis puis aux enfants, à la société, au sujet, à la famille d’origine et quelque peu à la secte ; l’ex-adepte lui-même reconnaît sa propre duplicité, très fort à l’égard de la société, nettement aussi envers les amis et un peu à l’égard de sa famille d’origine et de son conjoint. L’ex-adepte de cette catégorie reconnaît évidemment – puisque les ex-adeptes sont unanimes à ce sujet - que la secte a manifesté un comportement dissimulateur nettement à son égard, presque autant de la société, moins mais quand même des amis, et également - quoique fort peu - de son conjoint.

Au total, on peut considérer que dans les cas à problème, il existe un climat de profonde dissension à bien des niveaux entre de nombreuses personnes concernées, climat qui, au lieu d’être mis à plat reconnu et discuté est profondément enfoui et dissimulé. A noter dans le contexte de cette hypothèse que Racamier différencie "le secret ouvert (qui) est aimable et libidinal (du) secret fermé (qui) est hostile et anti-libidinal, et (ajoute) qu’à son comble le secret verrouillé est catégoriquement funeste : obturateur" (Racamier, 1995, p. 148). Etant donné que le thème de la dissimulation est corrélé à celui du manque de chaleur et d’union, ainsi qu’à une évidente difficulté à gérer les conflits, il importerait peut-être pour le psychothérapeute confronté à un ex-adepte ou à ses proches, de travailler avec eux une telle différence, de manière à les faire glisser d’un mode narcissique à un mode libidinal.

HYPOTHESE 6.

Celle-ci a trait au regard porté ou non, à porter (ou à ne pas porter) par la secte et le sujet sur le passé, le présent et l’avenir.

1° Pendant le séjour dans la secte :

Très clairement, le présent a beaucoup plus d’importance que le passé ou le futur. Néanmoins, l’analyse des moyennes et des écarts types révèle que le problème n’est pas tant de l’envisager seul, que de l’envisager "autrement". il serait intéressant de savoir ce qu’est cet "autrement". Nous avons à ce sujet des données que nous n’avons pas encore eu l’occasion d’analyser. La secte considère qu‘il n’est pas question pour le sujet d’aborder, de parler de son futur affectif ni de son futur matériel, ou alors il est présenté comme idyllique (4,,2), mais pour les seuls adeptes qui ont suivi les préceptes enseignés par le gourou (4,8). Le passé est globalement considéré comme indubitablement mauvais (4,6), sauf tout ce qui concerne la genèse de la secte (3,6). En fait, lorsque le passé est abordé et examiné, c’est pour servir de leçon, d’avertissement (4,5). Au fond, on retrouve ici le thème du clivage, se jouant cette fois entre un passé "tout noir" et un futur "tout blanc", qui font du présent le seul objet psychique investi, mais sur un mode partiel puisque coupé de l’histoire du sujet, relié à la seule histoire de la secte, et encore revisitée sur le mode idéal – mode qui par définition, ne permet pas au sujet une véritable temporalité.

2° Mais en fait, quels sont les thèmes sur lesquels le sujet aime se pencher :

bullet

Avant la secte : d’abord son futur, puis celui de son conjoint et celui de ses parents. Est-il hardi de supposer que cet intérêt exclusif pour le futur est un indice d’un tempérament idéaliste qui sera récupéré par la secte ? En tout cas, on ne dit pas assez qu’il ressort de façon récurrente des témoignages d’ex-adeptes qu’ils sont allés vers "leur" secte pour des raisons positives, dans un but de progrès personnel voire relationnel. Ici, on évoquera la notion de vice de consentement puisque la secte ne tient généralement pas ce qu’elle a promis à ce sujet.

bullet

Pendant la secte : globalement et pour ce que nous en révèle l’analyse des moyennes et des écarts types, l’intérêt pour le futur augmente sur presque tous les fronts (malgré l’interdiction faite par la secte ? en bien, faut-il interpréter l’augmentation de l’intérêt pour le futur du conjoint comme un intérêt prosélyte ?). L’analyse factorielle, quant à elle, met à jour un profil d’ex-adepte dont l’intérêt va d’abord au passé de la secte, puis à son propre passé, ensuite au futur et un peu le passé de ses parents, enfin un peu à son propre futur. A en croire l’analyse des réponses aux questions ouvertes du premier protocole ainsi que les témoignages récoltés en aide aux victimes de sectes au fil de la pratique clinique, le passé de la secte est évoqué sur un mode glorieux, celui de l’adepte sur un mode honteux, et celui des parents sur un mode accusateur.

bullet

Après la secte : globalement, l’intérêt de l’ex-adepte pour ses propres passé et futur monte plus haut qu’il n’a jamais été : il redécouvre la temporalité. Sinon, son intérêt va d’abord au passé et au futur de son conjoint, ensuite au passé de ses parents. Sont massivement désinvestis, par contre, le passé et le futur de la secte – ce qui n’est pas pour surprendre. L’investissement des histoires du conjoint et des parents pourrait être recherche de ressources, voire de racines, dans le travail de redécouverte de sa temporalité. Relevons à ce sujet l’importance stratégique de cette tâche souvent proposée aux proches d’adeptes, de tenir une chronique de la famille et des rapports de l’adepte avec ladite famille pendant l’adhésion à la secte. Il faudrait peut-être élargir cette consigne à toute l’histoire familiale, au moins dans ses dimensions "libidinales", c’est-à-dire propres à épaissir le lien entre ses membres.

HYPOTHESE 7.

Cette 7e hypothèse a trait aux relations au sein de la secte elle-même. Avant de passer en revue comment ces relations étaient structurées, nous pouvons - puisque l’ex-adepte l’explicite aussi dans ce contexte - reprendre et approfondir ce qui a déjà été décrit à propos de l’organisation familiale face à l’angoisse (hypothèse 4) et à la prise de décision (hypothèse 5).

1° Mode d’organisation familiale :

On l’a vu, l’ex-adepte considère que les relations dans la famille d’origine et la famille nucléaire étaient de nature plutôt chaleureuse. Et que lui aussi l’était. Toutefois, l’analyse factorielle révèle que quand il est confronté à l’angoisse dans sa famille nucléaire, ses enfants soutienne fortement et indubitablement son conjoint contre lui… Pour comprendre ce paradoxe, il faut peut-être rappeler une fois de plus que notre investigation s’appuie sur la perception de l’ex-adepte, qui peut avoir été faussée par la comparaison avec les relations sectaires, d’une part, et l’élaboration propre au travail du deuil, d’autre part. Les figures du conflits en particulier (dont les alliances faites par les enfants sont un indice) peuvent être interprétées très différemment suivant que l’ex-adepte les considère d’un point de vue narcissique ou libidinal.

2° Prises de décision dans la famille d’origine.

Toujours en contexte d’angoisse, les décisions étaient prises sans concertation, l’ex-adepte était puni et il ne s’y pliait pas. L’organisation familiale n’était pas très démocratique. La mère avait parfois autorité sur le père et quand c’était le cas, elle prenait facilement des décisions. L’ex-adepte se disputait assez souvent avec sa mère et des relations sur le mode de l’autorité coexistaient avec des relations sur le mode du laisser-faire, coexistaient. Le couple parental se disputait. Ceci n’est cependant pas univoque : en effet, il pouvait arriver que ses parents prennent une décision en couple ou qu’ils aient l’un ou l’autre domaine réservé.

3° Prises de décision dans le couple de la famille nucléaire.

L’ex-adepte est très explicite à cet égard : il considère de manière formelle, très nette, que sa famille nucléaire évoluait sur un mode démocratique avec prises de décision faciles et en couple. En général, son conjoint prenaient des décisions plus facilement que lui-même, sauf en contexte d’angoisse où la tendance était inversée. En ce qui concerne l’autorité sur les enfants, par contre, il en avait plus en moyenne, mais la tendance, à nouveau, s’inversait en contexte d’angoisse (ce qui est assez logique). Des disputes entre les deux parents et les enfants ne survenaient guère, même si quelquefois le couple s’accrochait ou les enfants entre eux.

4° Relations au sein de la secte elle-même.

Les relations de surveillance étaient clairement préférées aux relations affectives, tant entre le gourou qu’entre adeptes du même niveau. Il y avait néanmoins une place pour les relations affectives, surtout entre adeptes du même niveau.

On comprend que les décisions étaient prises de façon arbitraire par le supérieur (4,5) avec forte culpabilisation (4,8) voire punition (4,2) en cas de refus. Pour vivre dans une telle ambiance, l’adepte développait un auto-contrôle (4,1). Il y avait ceux qui "savaient" et ceux qui ne "savaient" pas (4,5) et un ordre hiérarchique très marqué (4,6). Il va de soi, dans ce contexte, que l’ancienneté avait son importance (3,9). En général, l’homme était plus important que la femme (4.0), mais quand ce n’était pas le cas, l’analyse factorielle nous révèle que c’était l’inverse.

Au total, il s’agissait donc d’une organisation très structurée et très hiérarchisée, qui contraste fortement d’une part avec l’ambiance chaleureuse que semble présenter le groupe quand on le voit l’extérieur, d’autre part avec cette même ambiance, cette fois sincère, au sein de la famille d’origine et de la famille nucléaire. A priori, on ne comprend pas quel pourrait être le bénéfice de l’adepte à rester là, sauf captation, comme dans le cas du toxicomane qui a depuis longtemps dépassé le stade des "paradis artificiels" mais ne peut plus se passer de sa drogue. Néanmoins, l’analyse du profil individuel des ex-adeptes par des tests de personnalité révèle, pour rappel, des "failles dans la capacité à diriger sa vie", une "immaturité affective" et des "difficultés de gestion de la vie pulsionnelle" qui pourraient être réinterprétées, ici, comme des difficultés d’autonomie, et en particulier de gestion de la démocratie au quotidien. Nous avons peu d’indices : si en cas d’angoisse dans la famille nucléaire, les enfants soutenaient fortement et indubitablement le conjoint de l’ex-adepte contre ce dernier, si dans sa famille d’origine des relations sur le mode de l’autorité coexistaient avec des relations sur le mode du laisser-faire, etc. (il y a encore quelques indices qui vont dans ce sens, mais moins significatifs), on peut effectivement supputer chez lui des difficultés de gestion de la démocratie, or sa Fn fonctionne sur ce mode…

HYPOTHESE 8.

Cette dernière hypothèse examinée se réfère aux sentiments d’une part de responsabilité à l’égard des personnes et de leur comportement au sens large (pensées, idées et actes), et d’autre part de culpabilité également à l’égard d’autrui et de ses comportements. Elle a été explorée à travers des questions accompagnées de deux définitions, que voici :

bullet

La responsabilité évoque un jugement éthique intérieur à la personne, une erreur suivie d’un changement de comportement.

bullet

La culpabilité évoque un jugement moral extérieur à la personne, une faute suivie d’une punition qui peut prendre la forme, par exemple, d’une dépression.

Il nous faut avouer, à titre préalable, que quant à la présente hypothèse, les résultats de notre enquête sont souvent aux antipodes de ce que nous aurions imaginé : en particulier, nous aurions cru qu’en moyenne, la culpabilité allait être plus forte que la responsabilité, et c’est l’inverse, à une exception près : après la sortie, le sentiment de responsabilité tant vis-à-vis de la secte et des adeptes que vis-à-vis des comportements, est plus faible que la culpabilité, déjà très faible pourtant, en ces domaines. Autre chose : nous imaginions une augmentation de la culpabilité durant l’appartenance sectaire, et nous avions raison, mais ce que nous n’imaginions pas, c’est l’augmentation encore plus forte du sentiment de responsabilité. Nous trouvons, dans les définitions que nous avons proposées aux sujets, deux éléments qui nous permettent rétrospectivement d’expliquer ces données : 1) la loi sectaire est intériorisée, d’où le jugement auquel se soumet l’adepte est forcément "intérieur" (de plus, la plupart des sectes se réclament d’une éthique davantage que d’une morale, et la plupart des gens – dont les adeptes – n’ont aucune raison de remettre cette prétention en doute, faute de disposer de définitions suffisamment exactes de ces termes), et 2) la morale sectaire est mise en acte, débouchent donc forcément sur "des changements de comportement". S’ajoute à tout ceci, l’idée qu’il n’est pas sain de se sentir responsable pour les autres : la responsabilité est par essence individuelle. Or, c’est justement ce que la secte propose à ses adeptes, et de façon plus générale l’incestuel (nous y revenons une fois de plus) : "Les incestés ne savent pas ou ne sentent guère où cesse leur domaine et où commence le territoire des autres : l’empiètement – s’exerce-t-il à leur encontre ou à l’endroit d’autrui – leur semble naturel (…) sans peine et sans douleur" (Racamier, 1995, p. 103), et c’est pourquoi, d’après d’autres auteurs qui ont repris cette notion, ils portent des responsabilités qui ne sont pas les leurs. Vu sous cet angle, l’éthique pourrait bien sembler un concept typiquement sectaire, par opposition à la morale qui serait alors typique-ment religieuse. Ceci met indéniablement les choses en perspective.

Autre remarque préalable : il est ici quasi naturel que l’ex-adepte évoque à nouveau ce qui a été décrit à l’hypothèse 1, c’est-à-dire le vécu de son entourage lors de son séjour dans la secte. Il n’est pas nécessaire ou utile de reprendre ici le détail des corrélations trouvées car elles sont en fait tout à fait similaires à leur précédente description tant pour l’ordre des personnes mentionnées, que pour leurs réactions, leurs comportements accusateurs (qui accuse et qui est accusé), ainsi que la nature positive ou négative dans le changement de comportement des divers acteurs.

1° Responsabilité.

1.1. A l’égard des personnes :

bullet

Pendant son séjour en secte, l’ex-adepte se sent responsable de la secte et de la secte plutôt que de son conjoint ou de ses enfants, un peu moins du gourou (personnage sans doute plus lointain). Sinon, il se sent de toute façon responsable un peu vis-à-vis du monde entier.

bullet

Après la sortie de la secte, il est remarquable de constater que son sentiment de responsabilité à l’égard de lui-même monte plus haut qu’à aucun moment avant, et qu’à l’égard de n’importe qui d’autre. Sa responsabilité vis-à-vis de son conjoint et de ses enfants revient à ce qu’elle était avant l’entrée en secte. Il y globalement une responsabilisation, sauf vis-à-vis des sectateurs.

1.2. A l’égard des idées et des actes :

bullet

L’ex-adepte n’envisage pas ce point avant son entrée dans la secte, sauf vis-à-vis de ses propres idées et actes. Et à la réflexion, on pourrait dire qu’il a raison (comme nous l’avons déjà évoqué plus haut).

bullet

Pendant son séjour, il se sent responsable des idées et des actes d’un grand nombre de personnes, mais moins que de ses personnes elle-mêmes. Il est remarquable de constater qu’il se sent responsable des idées et des actes des autres adeptes beaucoup plus que de ceux du gourou et/ ou de la secte. Ce qui donne probablement une assez bonne image de la vie en secte, avec un minimum de frontières entre les individus.

bullet

Après sa sortie, son sentiments de responsabilité à l’égard de ses propres idées et actes augmente encore. Sans doute estime-t-il avoir des choses à réparer.

2°. Culpabilité.

2.1. A l’égard des personnes :

bullet

Avant la secte : très basse (entre 1,5 et 2,0) à l’égard de tout le monde.

bullet

Pendant la secte : en forte augmentation, dans l’ordre à l’égard de lui-même, de la secte, de son conjoint et de ses enfants,  puis du gourou. On peut souligner que l’entourage familial n’est peu évoqué.

bullet

Après la sortie : de nouveau très basse, un peu plus haute à l’égard de son conjoint et de ses enfants, probablement du fait de ce qu’ils ont vécu pendant son appartenance à la secte.

2.2. A l’égard des idées et des actes :

bullet

Avant la secte : assez basse à nouveau, un peu plus haute à l’égard du conjoint et des enfants (?).

bullet

Pendant le séjour en secte : moyenne, sauf à l’égard de lui-même, puis à l’égard du conjoint et des enfants (?).

bullet

Après la sortie : à nouveau basse, et très basse à l’égard des sectateurs.

 

Organisé avec le soutien du membre  

du Collège de la Commission communautaire française

chargé de la Santé

Copyright © 2002 SOS Sectes