Sectes et enfance
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Version du 14/04/2006

 

SECTES ET ENFANCE

Journée d'études

du Groupe d'études sur les sectes

de l'Assemblée nationale (française)

Lyon, France

Le 30 mars 2006

 

Communication de Jean-Claude Maes

Aspects psychologiques du danger sectaire

 

1. Le concept de filiation

1. a. Le mythe d’auto-engendrement

1. b. Les filiations imaginaires

1. c. Les enjeux groupaux

2. Le concept de lien

2. a. Les besoins des enfants

2. b. Les rituels sectaires

2. c. Le double lien

3. Le concept de loi

3. a. Deux types de lois

3. b. De la gestion sectaire des appartenances: l’incestuel sectaire

3. c. De la gestion sectaire des conflits

4. Conclusion: les conséquences pour les enfants

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Je suis psychologue et psychothérapeute familial systémique, ce qui signifie que j’ai tendance à envisager les problèmes psychologiques sous l’angle groupal et observable plus que sous l’angle historique individuel et inconscient. J’ai, en son temps, reçu quelques familles dont un membre était adepte de secte, et qui m’ont donné l’idée de créer des groupes de parole pour victimes de secte. C’est là que s’enracine tout ce que je pourrais exposer aujourd’hui sur le phénomène sectaire, et c’est cette première activité qui justifie toutes celles que j’ai mené par la suite dans le champ de ce que j’ai intitulé l’aide aux victimes de sectes. A savoir, dans l’ordre où elles sont apparues: l’observation anthropologique, la consultation psychologique, l’étude statistique à partir de protocoles de recherche, l’organisation de colloques et de séminaires, la création à Bruxelles d’un service psychologique spécialisé: SOS-Sectes.

 

1. Le concept de filiation

J’ai créé SOS-Sectes au sein d’un planning familial dans lequel j’étais, et suis toujours, employé. Ce planning familial a lui-même été créé par une assistante sociale, au sein d’une maison médicale qui existe toujours, et dans laquelle je pratique la psychothérapie en tant qu’indépendant. Cette maison médicale a été créée au début des années soixante-dix par de jeunes médecins qui pratiquaient une certaine militance, propre à ces années-là, et qui a engendré ce qu’on appelle, en Belgique, le milieu associatif. Pour un certain nombre de ces médecins, le socialisme rimait avec la psychanalyse… On trouve des traces de tout cela dans les rapports d’activité des trois institutions, avec les concepts de santé intégrée et de subjectivité. La santé intégrée, c’est l’idée que la santé se décline sous des angles divers indissociables les uns des autres: le somatique, le psychique, le social, le juridique, etc. La subjectivité est un concept psychanalytique qui va de pair avec celui d’autonomie: l’idée que la santé dépend du désir de l’usager au moins autant que de la compétence des intervenants.

Vous vous demandez peut-être pourquoi je vous raconte tout cela… Réponse: parce que j’ai pour mandat de développer les aspects psychologiques de l’enfance en secte, et que le premier concept à développer dans ce cadre, c’est sans aucun doute celui de la filiation ! Or, toutes les sectes sans exception ont un problème avec la filiation. Je dirais, très schématiquement, qu’on peut repérer sur ce point deux grands types d’écueils qui, le plus souvent, coexistent.

1. a. Le mythe d’auto-engendrement

Premier type d’écueil: une partie de la filiation passe « à la trappe », autour d’un mythe d’auto-engendrement. C’est ce type d’écueil que j’ai voulu éviter en vous expliquant l’origine institutionnelle et idéologique de SOS-Sectes. On dit que les sectes avancent masquées. C’est souvent vrai, mais cela ne veut pas seulement, ni toujours dire qu’elles n’affichent pas leur nom sur le frontispice de leurs locaux. Cela veut surtout dire qu’elles cachent – sciemment – quelque chose de leurs origines, soit en l’idéalisant, soit en le passant sous silence. Qu’ils s’agissent de certaines de leurs sources d’inspiration au niveau idéologique, de certains éléments de la biographie du gourou, etc. Il faut savoir que telles pratiques sont également le lot des familles qui engendrent la psychose: quand on creuse un peu l’histoire de ces familles, on tombe sur des « cryptes » difficiles à ouvrir. Et quand on y arrive, on trouve généralement un souvenir honteux concernant l’un ou l’autre ancêtre.

Ce qui est assez étonnant à observer, c’est que ces secrets de famille, en partie à cause de ce qui a été mis en place pour les préserver, influencent le destin familial. Par exemple, on peut observer que certains de ceux qui ne sont pas dans le secret, et en particulier certains des enfants, rejouent des éléments du scénario honteux sous forme de comportements, sans savoir ce qui les pousse, mais de façon très compulsive.

1. b. Les filiations imaginaires

Second type d’écueil: une partie de la filiation dont le gourou se réclame est purement imaginaire. C’est particulièrement net avec une majorité de sectes religieuses qui prétendent renouer avec la pureté de origines de telle ou telle religion, alors qu’elles ne peuvent se réclamer d’aucune filiation, ni réelle, comme ce serait le cas si elles étaient le fruit d’un schisme (je pense par exemple, au sein du christianisme, aux catholiques et aux orthodoxes), ni symbolique, comme ce serait le cas si elles étaient le fruit d’une critique motivée, dans un contexte historique tendu (ici, je pense évidemment aux protestants, qui n’ont pas rompu avec le catholicisme pour assouvir la soif de pouvoir d’un quelconque gourou, mais parce qu’une alternative au catholicisme était de toute évidence nécessaire).

Les filiations imaginaires peuvent suivre des chemins plus insidieux. Par exemple quand telle ou telle secte, dans un de ses manuels, se réclame, pour étayer un de ses credo, de la science, et qu’elle fait figurer, sur la même page, une photo d’Einstein... En dehors de tout contexte, sauf qu’Einstein est une icône de la science, et que faire figurer cette icône dans un manuel, c’est sous-entendre une filiation avec lui. Le fond du problème, c’est que la filiation, quand elle est réelle ou symbolique, relativise les idées, les croyances: si j’affirme ceci ou cela, c’est parce que j’y crois, mais aussi parce que j’ai été influencé par untel ou untel.

Dans certaines familles aussi il peut y avoir des filiations imaginaires, par exemple quand un acte d’adoption (je range ce type d’acte dans les filiations symboliques) est gardé secret, que les parents adoptants cachent sous ce silence (qui relève de la pensée magique) la blessure de leur infertilité. Là encore, un absolu camoufle la relativité des choses: « Nous ne sommes pas infertiles ! La preuve: nous avons un enfant. »... Dans ce cas et dans d’autres, on observe de façon récurrente des crises d’adolescence qui tournent à la catastrophe.

1. c. Les enjeux groupaux

Et l’enfance en secte dans tout cela ? Au niveau familial, on peut résumer la situation en peu de mots: tous les adeptes sont des frères (y compris les parents et leurs enfants), la secte est une mère, et le gourou un père... On imagine aisément les difficultés qui peuvent en découler. Dans le meilleur des cas, l’autorité parentale est vidée de sa substance. Dans le pire, les enfants sont séparés de leurs parents et éduqués dans un contexte aseptisé, désinfecté pourrait-on dire (car la dialectique de la souillure et de la pureté est à l’avant-plan de tous les vécus sectaires, sous forme de procédures). On y trouve, certes, la perfection de principes appliqués à la lettre, mais outre que ces principes peuvent être discutables, il y manque de toute façon l’imperfection inévitable et nécessaire d’un lien filial qui ne repose pas sur l’absolu d’un quelconque idéal pédagogique mais sur le relatif du désir d’enfant, et toute l’histoire qui accompagne ce désir, qui fait qu’avant même de naître, l’enfant possède déjà tout un passé.

En réalité, et heureusement, les choses tournent souvent mieux que ce que pourrait suggérer ce qui précède... Mais pourquoi ? Pas parce que le système dont je viens de tracer les grandes lignes aurait du bon, mais parce que la plupart des adeptes restent parents, et concilient les contradictions résultant de leur double appartenance par un fonctionnement à deux vitesses: un fonctionnement à la ville, un autre à la scène. Et heureusement à nouveau, les enfants sont naturellement doués pour naviguer entre deux eaux (qu’on pense aux enfants du divorce !).

Ceci recoupe un concept sur lequel j’ai fait couler beaucoup d’encre, mais que je ne ferai qu’évoquer aujourd’hui. Je le dois à Steven Hassan (1995), mais j’ai essayé de lui donner les fondements métapsychologiques qui lui manquaient. L’idée en « très, très court », c’est que l’adepte survit au double lien en clivant son identité: d’une part le soi-secte conforme à l’idéal sectaire, et se présentant, en quelque sorte, comme un clone du gourou ; d’autre part le soi-famille, qui reste loyal à sa famille d’origine, et à la filiation qui accompagne celle-ci. Je reviendrai plus tard aux conséquences d’un tel fonctionnement sur l’enfant.

 

2. Le concept de lien

J’ai rencontré peu d’enfants dans le cadre de SOS-Sectes, et d’ailleurs peu d’adeptes. Par contre, j’ai rencontré un certain nombre d’adultes ayant passé leur enfance dans une secte, d’ex-adeptes pouvant témoigner des conditions de vie des enfants dans les sectes, et surtout, énormément de proches d’adeptes inquiets pour les enfants de ces derniers, soit parce qu’ils voyaient ces enfants vivre des situations qui leur paraissaient dangereuses pour la santé, soit parce que ces enfants développaient des symptômes. Chaque situation est particulière, et il est toujours difficile de faire la part de ce qui doit être attribué à la dynamique sectaire ou à l’hérédité familiale. Je ne dispose pas de temps nécessaire pour faire le tour de la question, de plus je voudrais éviter les langues de bois propres à ma profession. En même temps, je préférerais ne pas donner malgré moi dans des simplismes: la question est trop grave. Tout ce que je puis faire, dès lors, c’est proposer quelques pistes de réflexion, quitte à ce que cette dernière soit éclatée. Et laisser à chacun le soin de faire sa propre synthèse.

2. a. Les besoins des enfants

Première piste de réflexion: de quoi un enfant a-t-il besoin pour se développer de façon satisfaisante ?

On pourrait déjà se demander: satisfaisante pour qui ? Parce qu’on pourrait imaginer qu’un enfant se développe de façon satisfaisante pour la secte, donc pour l’adepte, mais de façon non satisfaisante pour les parents non adeptes, et/ou pour la société. C’est pourquoi, je pense, on a créé les Droits de l’enfant. A l’instar de Jacques Michel (in Collectif, 2003, p.101), je préférerais qu’on nous parle des Devoirs des parents, mais nonobstant, je propose de limiter les besoins de l’enfant à ce que lui permettra de mener une vie à peu près autonome (c’est ici qu’on retrouve ma filiation). Il me semble qu’on pourrait, alors, limiter les besoins de l’enfant à deux: formulé à un niveau affectif, 1) de l’amour, et 2) des limites, ou encore et pour le formuler de façon moins romantique, 1) du lien, et 2) des lois ; formulé à un niveau cognitif, cela donne 1) de la matière, et 2) des moyens d’y faire un tri, c'est-à-dire, à nouveau mais à un autre niveau, des limites, des lois. Vous savez que quand on analyse un sujet donné, une matière, quand on explore un champ théorique, on commence par classifier les éléments, en créant des catégories, on trace des frontières, de plus en plus précises, jusqu’à ce qu’on arrive à en déduire des lois. Une loi, au niveau le plus élémentaire, c’est la description de la relation entre des éléments et l’ensemble qui les contient, ou entre plusieurs ensembles, par exemple entre les sous-ensembles et l’ensemble qui les contient.

En ce qui concerne la matière apportée aux enfants, on a amplement démontré, en sciences humaines, qu’elle ne peut s’inscrire dans la mémoire en dehors du lien, et des émotions qui l’accompagnent: l’être humain est un animal grégaire. Je ne vais pas passer trop de temps sur cette question. Disons qu’on pourrait s’indigner que la matière que telle secte donne à digérer à tel enfant, soit une matière non conforme à ce que la société attend du futur adulte... Mais pour moi, en tant que psychologue, ce n’est pas pertinent. Et puis, je commence à croire que la matière enseignée par les sectes, faute d’être conforme aux valeurs de la démocratie, recoupe les exigences d’un certain type de libéralisme (je ne parle pas ici de l’idéologie libérale, mais d’une certaine praxis). Je vous renvoie, à ce sujet, à des ouvrages tels que « Sectes, démocratie et mondialisation », d’Anne Fournier et Catherine Picard (2002).

2. b. Les rituels sectaires

Parlons du lien. Tout lien, qu’il soit conjugal, familial, amical, professionnel, ou autre, s’enracine dans des croyances, croyances partagées par le groupe d’appartenance, mais aussi des rituels, plus ou moins formalisés, qui entretiennent les croyances, organisent l’espace et le temps, etc. Certains rituels soutiennent la durée, qui est non changement, d’autres soutiennent le changement, par exemple les rites de passage.

Pour moi, ce qui caractérise les groupes dits sectaires, ce qu’ils ont en commun, n’est pas à repérer du côté des croyances, qui peuvent être bizarres (mais en dernière analyse, toute croyance finit par se heurter au réel), mais à repérer du côté des rituels. Quand il s’agit de grands groupes, ces rituels sont très institutionnalisés, donc très repérables. Quand il s’agit de petits groupes, ils peuvent avoir un aspect plus empirique. Petits et grands groupes ont en commun de ne proposer – et je dirais même, de n’autoriser – qu’un seul rite de passage, à savoir l’entrée dans le groupe, qui se présente, se définit résolument comme une coupure, coupure avec l’extérieur d’un point de vue spatial, coupure avec le passé d’un point de vue temporel.

Cela ne prend pas forcément une forme caricaturale. C’est ainsi que j’ai défini en son temps, autour du concept de « co-adepte » (Maes, 2000, 2005, etc.), comment certains proches de l’adepte participent à la coupure sectaire par la façon dont ils réagissent aux nouveaux comportements de l’adepte. C’est un fonctionnement systémique. Après quoi, il faut préciser que ces comportements sont dictés à l’adepte par certains rituels du groupe, ceux qui entretiennent la coupure fondatrice, initiée par le rite de passage. Une autre façon de formuler la même chose, c’est de constater qu’après ce rite de passage, tous les rituels d’entretien n’auront plus qu’une seule visée: préserver la pureté originaire sans la moindre tache (entendre par là: sans la moindre possibilité de changement).

2. c. Le double lien

Revenons aux enfants. Le lien qui unit l’enfant à l’humanité est fait, dans un premier temps, de relations verticales aux parents, et de relations horizontales dans la fratrie, puis dans un second temps, de relations verticales à des adultes extérieurs (je pense en particulier aux enseignants), et de relations horizontales avec des enfants d’autres familles. Par ailleurs, il se fonde, comme déjà dit, sur une filiation, qui s’exprime, entre autres, à travers le désir des parents (désir d’avoir un enfant). Toutes ces relations, pour des raisons que je n’aurai pas le temps de développer, mais qui recoupent ce que je viens de définir en termes de coupure, courent le risque d’être carencées. Plus précisément, toutes les relations susceptibles de soutenir, chez l’enfant, des changements, seront combattues dans la secte par des rituels de non changement. Ce qui est mis en danger ici, c’est donc la possibilité pour l’enfant d’accéder à l’autonomie.

Le lien sectaire présente un visage résolument paradoxal. En effet, d’une part c’est un lien particulièrement contraignant, et d’autre part il se fonde sur une coupure. A un niveau étymologique, comme vous le savez, on trouve, à l’origine, à la fois « secare », couper, et « sequi », suivre. A mon sens, il n’y a pas contradiction entre ces deux racines, mais rendu d’un paradoxe. Sans doute est-ce un hasard, mais il se pourrait aussi que ce soit le fruit d’une intuition collective: tous les rituels qui nourrissent le lien sectaire mettent en scène un signifiant de coupure… Qui plus est, ce paradoxe est impossible à dénoncer. Par exemple, si l’adepte ou l’enfant d’adepte s’avisait de se plaindre que quelque chose dans les prescriptions du gourou l’empêche de faire lien au sein du groupe, ou met en péril ses liens familiaux, on lui dira qu’il a mal compris ces prescriptions, ou qu’il échoue à les mettre en application, on va donc lui rappeler, l’avertir qu’il est en grand danger spirituel, etc. A l’arrière-plan, une menace plus ou moins explicite ou voilée d’exclusion, qui terrifie l’adepte s’il est arrivé à un stade de forte dépendance vis-à-vis du groupe sectaire. Ce que je viens de décrire s’appelle un double lien. Signalons que dans les familles où les doubles liens dominent, les enfants sont, à nouveau, en danger de psychose.

En pratique, les sectes s’occupent plus ou moins des enfants. Certaines sectes en prennent un soin attentif, les mettent au centre de leurs pratiques, et cela peut donner des résultats catastrophiques, des dégâts irréparables. D’autres sectes laissent une certaine marche de manœuvre aux parents. Il faut entendre par là que les parents font ce qu’ils veulent à condition premièrement de s’arranger pour que leurs enfants ne pèsent pas sur le fonctionnement sectaire, et deuxièmement de ne pas contrevenir aux lois sectaires.

 

3. Le concept de loi

J’en arrive ainsi à la seconde partie de mon  exposé, qui concerne les lois. En « très, très court » à nouveau, disons qu’on peut repérer, dans n’importe quel groupe, deux types de lois qui peuvent soit coexister, soit s’amalgamer. C’est dans le second cas qu’apparaissent les paradoxes et les doubles liens.

3. a. Deux types de lois

Il y a, d’une part, les lois qui servent à gérer les appartenances aux groupes et aux sous-groupes, et d’autre part, les lois qui servent à gérer les conflits. Je vais donner quelques exemples.

Dans le cas du premier type de lois, je dirais que l’infraction est sanctionnée d’exclusion. Par exemple, l’adultère est sanctionné (ou peut l’être) par une exclusion du sous-groupe conjugal. Certaines hérésies religieuses peuvent être sanctionnées d’excommunions. Etc.

Dans le cas du second type, par contre, qui concerne, comme je l’ai dit, la gestion des conflits, l’infraction ne remet pas l’appartenance en question. Par exemple, certaines infractions du règlement de travail entraînent le licenciement, d’autres entraînent des rétorsions, des sanctions dites « administratives », des changements de fonction, que sais-je, mais pas de licenciement.

Du côté des lois universelles, et si je me réfère, cette fois, à la théorie psychanalytique, nous avons le tabou de l’inceste, qui concerne les appartenances, et le tabou du meurtre, qui concerne la gestion des conflits. J’y reviendrai.

Quand les deux types de lois coexistent, l’appartenance est à la fois solide et souple. Par solide, il faut entendre qu’elle autorise et qu’elle supporte les différences individuelles en son sein. C’est le rôle du deuxième type de lois, bien évidemment, que de gérer la coexistence de ces différences. Par souple, il faut entendre que le groupe d’appartenance pratique l’exogamie. Notons que la frontière entre l’inceste et l’endogamie fluctue énormément suivant les cultures et les époques. Mais globalement, le tabou de l’inceste soutient l’exogamie.

3. b. De la gestion sectaire des appartenances: l’incestuel sectaire

Dans certains groupes, dont les groupes intégristes et les groupes sectaires, on trouve une interdiction plus ou moins rigide de l’exogamie. C’est presque le contraire du tabou de l’inceste. P. C. Racamier, l’inventeur du concept d’incestuel, a montré que dans les familles incestuelles, le tabou de l’inceste est remplacé par un tabou du tabou de l’inceste. L’incestuel, c’est une ambiance d’inceste dans un contexte non incestueux. Il n’y a pas d’inceste, mais il règne dans le groupe la même ambiance que dans une famille où l’inceste aurait lieu. Nous pourrions poser l’hypothèse que la prégnance d’une loi endogamique dans le groupe de croyance peut avoir une résonance incestuelle, voire incestueuse, dans la famille…

Les sectes sont extrêmement discrètes en ce qui concerne l’existence en leur sein d’incestes ou d’abus sexuels, mais un certain nombre de scandales relayés par la presse, ainsi que des récits récoltés en consultation, donnent à penser que le danger est bien réel. Je ne parlerai même pas de certains groupes qui proposent des pédagogies douteuses…

Fondamentalement et pour éviter toute diabolisation, je pense qu’il faut considérer que l’abuseur est toujours seul coupable de l’abus, même quand son groupe de référence lui offre des éléments facilitateurs. Par contre, je m’interroge sur ce qu’il faut penser, par exemple d’un groupe dans lequel la dénonciation d’un inceste entraîne les effets suivants:

1° Le tribunal sectaire (car les sectes ont leurs propres tribunaux) interdit à la famille de porter plainte, dans le but d’éviter un scandale qui rejaillirait sur le groupe.

2° Plutôt que de gérer l’abus comme un conflit entre l’abusé et l’abuseur, se concluant par une sanction à l’égard de l’abuseur, le tribunal sectaire décide d’exclure l’abuseur du groupe (par définition le mal est à l’extérieur du groupe). En soi c’est un problème, car la victimologie démontre que la victime d’une infraction a besoin, pour se remettre de son traumatisme, de passer de la position passive qui était la sienne pendant l’infraction, à une position plus active, où elle se confronte à son agresseur, ce que lui permet la procédure judiciaire. 

3° Passé un certain délai, l’abuseur présente ses excuses publiques, et l’abusé accorde son pardon (ne pas l’accorder serait considéré comme un péché).

Je viens de donner un exemple d’amalgame entre les deux types de lois.

3. c. De la gestion sectaire des conflits

Qu’en est-il de la gestion des conflits ? Le crime de Caïn, au fond, c’est d’abord son insoumission à Dieu, symbole fort de ce que les psychanalystes appellent la « fonction paternelle ». Cette fonction ne doit pas forcément passer par le signifiant divin, mais elle doit trouver des signifiants sociaux, voire des incarnations (ne serait-ce que la figure du juge), sinon les conflits dégénèrent en guerres, et les guerres se concluent par de meurtres. Il faut entendre ces concepts dans une acception très large: le meurtre peut être moral, affectif, social, etc.

On peut donc dire que le tabou du meurtre soutient la gestion sociale des conflits, au même titre que le tabou de l’inceste soutient l’exogamie.

D’après une étude que nous avons menée de 1996 à 2001 (cf. Collectif, 2001), les sectes gèrent les conflits par le rappel doctrinal et la culpabilisation, ce qui a pour effet de faire monter l’angoisse, sans que quoi que ce soit de cette angoisse  puisse s’exprimer, puisque l’expression d’une angoisse ce serait déjà le conflit. Et plus grave encore, ce serait du conflit doctrinal: la doctrine est supposée parfaite, donc par définition son application adéquate devrait apaiser toutes les angoisses... De façon assez générale, quand un adepte exprime des doutes sur la doctrine, on lui répond qu’il est en danger de mort spirituelle, et que le seul antidote possible à cette maladie est le prosélytisme. Faut-il expliquer en quoi cette prescription est, à nouveau, paradoxale ? D’après mes observations, la seule façon qui reste au conflit pour s’exprimer, c’est à travers des symptômes, essentiellement psychosomatiques et phobiques.

 

4. Conclusion: les conséquences pour les enfants

Revenons aux enfants. Leur maturation, comme tout processus de changement, dépend beaucoup de la possibilité pour le groupe de référence (la famille élargie) d’accéder à une dialectique: l’enfant doit pouvoir exprimer les conflits auxquels il est confronté dans un contexte structuré, contenant. La fonction paternelle, je l’ai dit, doit être fortement incarnée. Peu importe d’ailleurs que ce soit par le père ou par la mère. Ce qui est important, c’est qu’il puisse éprouver ses contradictions (ce qu’on appellerait en rhétorique la thèse et l’antithèse), et faire ses premiers choix de vie (ce qui correspond plus ou moins à la synthèse). Deux éléments s’y opposent dans une secte.

Premièrement, les fonctions parentales sont fréquemment perçues comme rivales du service sectaire. C’est ainsi que la seule « fonction paternelle » admise est celle du gourou. Or, elle est d’un type fort paradoxal, dont Jean-Marie Abgrall a dit, dans une formule heureuse (1996, pp. 99-100), qu’on observait dans les sectes une « co-errance » de la fonction paternelle et de la fonction maternelle… Si on l’exprime en termes de figure mythique, cela signifie que dans une famille normale, le père est supposé interdire à l’enfant de rester « dans les jupons » de sa mère, alors que dans une secte, le gourou-père fait une obligation à l’adepte de fusionner avec le groupe-mère.

Deuxièmement, j’aimerais attirer votre attention sur la réalité suivante: tous les enfants ont peur d’être abandonnés. Freud a montré comment cette peur présidait à l’intériorisation des interdits, et même, constituait l’embryon de ce qui deviendra le sentiment de culpabilité. On voit ici comment la peur de l’exclusion soutient la fonction paternelle, et la gestion des conflits. A priori, on pourrait donc penser que les amalgames sectaires ne vont pas poser problème. Sauf que dans un contexte normal, la peur de l’enfant ne repose sur aucune réalité, alors que dans le contexte sectaire, l’exclusion est loin d’être un fantasme, c’est une réalité récurrente. Parallèlement, la menace d’exclusion est un des organisateurs groupaux les plus fondamentaux, voire les plus fondateurs.

L’amour en secte est toujours conditionnel. Là où l’amour dans une famille devrait être par définition inconditionnel. Or, cette inconditionnalité est très précisément ce qui autorise la différence, donc la différenciation. On a parfois dit que l’idéal sectaire était un fantasme de clonage… Je pense que c’est vrai. Et je pense qu’un tel idéal appliqué à la parentalité et à l’éducation est une catastrophe affective, avec de nombreuses conséquences possibles dans tous les domaines de la vie, que ce soit la culture, la socialisation, la citoyenneté, etc. Je vous remercie pour votre attention.

 

Jean-Claude Maes

 

BIBLIOGRAPHIE

 

bullet

ABGRALL, J.-M. (1996), La mécanique des sectes, Payot, Paris.

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COLLECTIF (2003), Actes du quatrième colloque belge d’aide aux victimes de sectes: « Sectes et société », SOS-Sectes, Bruxelles.

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COLLECTIF (2001), Santé mentale et phénomène sectaire, Commission Communautaire Française, Bruxelles.

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FOURNIER, A. et PICARD, C. (2002), Sectes, démocratie et mondialisation, PUF, Paris.

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HASSAN, S. (1995), Protégez-vous contre les sectes, Éditions du Rocher, Monaco.

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MAES, J.-C. (2000), Dépendance et co-dépendance à une secte, in Thérapie familiale n°21, pp. 111-127.

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MAES, J.-C. (2005), Le concept de co-dépendance appliqué à l'étude du phénomène sectaire, in MIVILUDES (2005), Sectes et laïcité, La Documentation française, Paris, pp. 46-57.

 

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