Ehrenberg
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Version du 22/10/2002          

L'INDIVIDU CERTAIN

(un point de vue sur "L’individu incertain" d’Alain Ehrenberg)

Jean-Claude Maes  

Jean-Claude Maes est psychologue, psychothérapeute familial systémique et président de SOS-Sectes. Il anime par ailleurs un séminaire sur "Le comportement sectaire". Le texte qui suit est un extrait de la septième séance de 1999-2000.

1) Clivage horizontal au niveau supérieur

2) Clivage “père – mère”

3) Clivage conceptuel

4) Clivage subjectif

5) Affaiblissement du clivage vertical

6) De l’amalgame à la fusion

7) Clivage entre le lien et la perception, entre l’investissement et la représentation

8) La diminution du clivage vertical et/ ou du clivage horizontal au niveau supérieur entraîne augmentation du clivage horizontal au niveau inférieur, et du clivage interne

9) Clivage du lien au niveau inférieur

10) Clivage de la perception au niveau inférieur

11) Clivage interne

12) Clivage externe et symptôme systémique

horizontal rule

Fidèle aux thèmes abordés jusqu’ici, je vais tâcher de relire le livre d’Alain Ehrenberg (1995) avec une grille des différents types de clivages, tels que je vous les ai présentés lors du premier séminaire. C’est ce que j’ai déjà fait, pour une part, avec le livre de Stefan Zweig. Mais " L’individu incertain" s’y prêtant mieux, j’irai beaucoup plus loin. Il me faut néanmoins commencer par un avertissement : Ehrenberg utilise lui aussi le concept de clivage, mais il le fait en sociologue ; il me semble que sa définition est très proche de la mienne (nous avons d’ailleurs quelques références communes, dont Jacques Lacan), mais je dois, par honnêteté intellectuelle, vous inviter à la prudence quant à la tentation de superposer trop rapidement les deux univers théoriques.

1. Clivage horizontal au niveau supérieur

Il est impossible de percevoir le monde qui nous entoure dans sa globalité, nos sens ne pourraient qu’être ensevelis par l’ampleur de la chose (C’est d’ailleurs probablement là une partie de ce qui arrive aux psychotiques). Notre psychisme est donc contraint d’opérer en permanence un tri des informations, en fonction de grilles de lecture. Plusieurs grilles peuvent coexister, c’est-à-dire, en réalité, être échangées en fonction du problème à traiter. Comme s’il existait plusieurs univers parallèles et que nous passions de l’un à l’autre suivant l’activité à laquelle nous nous livrons. C’est le cas du public et du privé, auxquels Ehrenberg se réfère constamment. Ce qu’il ne dit pas (mais on le trouve entre les lignes), c’est que ces univers peuvent être hiérarchisés : par exemple, le public, dans la mesure où il donne une mesure du collectif, a plus d’importance que le privé dans la construction de l’autonomie individuelle : "La socialisation consiste, traditionnellement, à préparer les gens aux rôles institutionnels auxquels ils sont destinés et à les discipliner pour qu’ils s’y conforment : appliquer des règles, obéir aux instructions de la hiérarchie, être ajusté à des normes fixes. L’individu incertain caractérise une société de désinhibition, dont le ressort est l’amélioration de soi, condition indispensable pour se gouverner dans une société complexe et un avenir opaque" (Ehrenberg, 1995, p. 24). Cela peut sembler un paradoxe, sauf si l’on considère qu’une telle vision du public correspond au concept de cadre dynamique. J’ai, à ce sujet, une métaphore : le cadre d’un tableau limite ce tableau, le maintient "dans un certain cadre", alors que le cadre d’une bicyclette, par exemple, n’est que la partie rigide d’une machinerie, sur laquelle les parties mobiles viennent se greffer, s’articuler, et sans laquelle il n’y aurait pas de mouvement, faute de points d’appui. Ehrenberg distingue, à ce sujet, "deux registres complémentaires : celui des mises en scène de soi qui rendent visibles les dilemmes de l’individualité et les ressources interprétatives pour y répondre, et celui des techniques de soi qui multiplient les capacités d’action" (ibid., p. 24). Cette considération nous fera anticiper sur le thème des drogues et des médias de masse en tant que symptômes d’une maladie du social : "Plus sollicité, disais-je, l’individu trouve des solutions dans la prise de drogues et de médicaments psychotropes qui le soutiennent ; plus avide de reconnaissance, il témoigne de sa propre vie à la télévision en espérant trouver des repères pour agir" (ibid., p. 24). On pourrait en dire autant des sectes.

La science qui théorise le domaine public, qui l’organise en lois, c’est la politique : "l’une des fonctions majeures de la politique (...) consiste à marquer la solidarité collective, à faire apparaître des clivages qui rendent lisible la société et à dessiner des représentations conflictuelles de l’avenir afin que des choix puissent être faits" (ibid., pp. 21-22). Il s’agit, ici, d’un clivage horizontal, mais qui se situe, comme le clivage "père – mère", à un niveau logique supérieur à celui de l’individualité, et qui permet, comme je l’ai expliqué lors du premier séminaire, d’appartenir à un groupe (ici social, là familial). Cette appartenance est la condition sine qua non de l’autonomie, alors que l’inclusion serait celle de la dépendance. Par ailleurs, la clé de voûte de cet édifice serait la représentation que le sujet peut se faire de ses objets d’investissement : "Une démarche est politique précisément quand elle permet de donner une représentation des problèmes, et cela au sens propre du terme : les faire voir" (ibid., pp. 155-156) ; "En favorisant les clivages, le débat améliore la représentation des différentes facettes du problème et redonne tout son sens à la politique" (ibid., p. 156). On retrouve, à travers la théorisation d’Ehrenberg, l’idée que l’autonomie est tout le contraire de l’individualisme : "Si le risque d’une conduite addictive est bien l’asservissement, la question politique ne peut être que celle de la liberté" (ibid., p. 156) ; "Nous sommes en effet progressivement sortis d’une société dans laquelle les clivages sociaux structuraient les affrontements politiques, définissaient les différences entre styles de vie et organisaient collectivement les identités personnelles, à l’intérieur d’un cadre national stable, pour entrer dans une société d’individus" (ibid., p. 14).

2. Clivage "père – mère"

On retrouve, chez Ehrenberg, quelque chose du clivage "père - mère", transposé au niveau social, dans les rapports entre le thérapeutique (les soins, c’est-à-dire un registre plutôt maternel) et le judiciaire (la loi, c’est-à-dire un registre plutôt paternelle) : "La pénalisation et l’injonction thérapeutique sont nuisibles au niveau clinique, mais nécessaires au niveau politique (…) Cette contradiction résulte du codage incertain du drogué entre maladie et délinquance" (ibid., p. 99) ; "Etrange situation : les juges se font thérapeutes, et les soignants comptent sur la loi pénale pour réintégrer les toxicomanes dans la loi symbolique tout en fondant leur pratique sur un refus de l’injonction thérapeutique parce qu’elle est contradictoire avec le principe de la demande libre du toxicomane(…) La conséquence est un droit sans principe qui ne joue aucun rôle de repère pour le citoyen et ne peut entraîner aucune adhésion" (ibid., p. 101). En d’autres termes, un manque de clivage entre les imagos parentales et/ ou leurs équivalents sociaux provoque un recul de la fonction paternelle. Ceci est un thème qu’abordent de plus en plus fréquemment les psychanalystes, et en particulier les psychanalystes lacaniens pour qui le "nom du père" est un concept organisateur, tant de la théorie à laquelle ils se réfèrent que du psychisme.

Le manque de clivage horizontal au niveau supérieur, si nous nous référons au premier séminaire, a toutes les chances d’affaiblir les clivages verticaux : "Dès lors, les problèmes intriquant le psychique – la distance antre soi et soi – et le social – la distance entre soi et autrui – se posent de plus en plus. A la frontière de la justice et de la thérapie, ils nous confrontent à l’attribution d’une incertaine responsabilité que la drogue condense depuis vingt-cinq ans dans la plus grande confusion" (ibid., p. 158). Nous y reviendrons.

3. Clivage conceptuel

Quelques mots encore sur le rôle des clivages horizontaux au niveau supérieur en ce qui concerne les représentations, et en particulier les concepts, qui sont cette catégorie particulière de représentations qui permettent la théorisation. Toute théorie du monde commence toujours par classifier, c’est-à-dire pratiquer des inclusions… Ce n’est que dans un second temps qu’elle réunit les objets partiels ainsi obtenus par un travail d’association et de causalité, de façon à reconstruire un objet total qui, comme déjà dit plus haut, ne se confond pas avec la réalité mais en donne une image opératoire. C’est ainsi qu’Ehrenberg, à un niveau strictement méthodologique cette fois, nous dit, entre autres, que "l’assimilation de l’individualisme à la vie privée, ce quasi-réflexe, est une erreur d’analyse" (ibid., p. 14). Ce n’est que dans un second temps qu’il lie ces deux concepts par une causalité d’ailleurs complexe. Qu’est-ce qui nous permet de placer le concept au niveau supérieur ? D’une part le fait qu’il soit pris dans un "filet" de liens (logique secondaire au sens freudien du terme, sur laquelle nous reviendrons plus bas) qui constitue, donc, un objet total, et d’autre part le fait qu’il soit utilisé comme hypothèse plutôt que comme vérité absolue (nous y reviendrons pendant le séminaire consacré aux paradoxes). Une caractéristique commune entre le langage des toxicomanes, des médias de masse et des sectes me semble être de fonctionner par slogan plutôt que par analyse (sans parler d’analyse critique).

4. Clivage subjectif

Un peu plus haut, il est question du fait que les clivages horizontaux au niveau supérieur, non seulement "structuraient les affrontements politiques", mais encore "définissaient les différences entre styles de vie et organisaient collectivement les identités personnelles" (ibid., p. 14). En d’autres termes, ils détermineraient différents clivages conceptuels qui permettraient l’identification de l’individu à des clivages de niveau supérieur : "La question de l’interdit a deux aspects interdépendants : le maintien d’une distance minimale entre personnes, sur laquelle la vie privée est abandonnée aux rapports de force, et celui d’une distance minimale à soi, sans laquelle on se détruit" (ibid., p. 157). Il ne s’agit pas ici d’un clivage horizontal au niveau inférieur (voir plus bas), mais d’un clivage interne que nous ne pouvons qualifier autrement que de "clivage subjectif".

Ehrenberg y revient d’ailleurs dans des termes qui ne peuvent manquer, à ce stade des séminaires, de nous paraître familiers : "Ingestion de substances psychotropes et exposition télévisuelle sont utilisés ici comme deux entrées sur la distance qui fait lien" (ibid., p. 25) ; "Certes, il faut dénoncer cette confusion (le paragraphe qui précède celui-ci est repris à la fin du chapitre 2 du présent exposé) qui autorise tous les arbitraires aux dépens du justiciable comme du patient, mais il faut comprendre également qu’elle n’est ni spécifique à la drogue ni au droit pénal et qu’elle tient à la massivité de l’expérience d’être – ou de ne pas être – sujet. Le défaut de cadres symboliques et de capacité à se repérer par soi-même fait partie des tendances à l’individualisation" (ibid., p. 159).

5. Affaiblissement du clivage vertical

Après ces quelques précisions – qui me semblaient indispensables – quant aux enjeux du "clivage horizontal au niveau supérieur" en matière de conceptualisation et de subjectivité, je puis reprendre mon fil en développant ce qu’il en est, chez Ehrenberg, de l’affaiblissement déjà évoqué du clivage vertical : "Mon hypothèse est que l’effritement des frontières entre le privé et le public recouvre un processus peu visible, constatable empiriquement, mais difficile à interpréter et à théoriser, auquel nos sociétés sont de plus en plus confrontées : la subjectivité est devenue une question collective" (ibid., p 14). Nous avons vu, avec Racamier (1995), à quel point le thème du clivage et le thème de l’amalgame étaient étroitement intriqués. Ici, nous lisons que pour Ehrenberg, il y a dans nos sociétés un amalgame croissant du public et du privé, dont la cause principale serait un autre affaiblissement de clivage vertical, le fait que la subjectivité (affaire individuelle) devienne une question collective.

Ehrenberg va beaucoup plus loin encore : "Nous avons basculé d’une détermination par un passé, à laquelle il était devenu possible d’échapper grâce aux progrès de la protection sociale et à la croissance économique, à une indétermination par l’avenir, qui reporte sur l’individu des responsabilités relevant auparavant de l’action publique. Nous sommes entré dans une société de responsabilité de soi : chacun doit impérativement se trouver un projet et agir par lui-même pour ne pas être exclu du lien, quelle que soit la faiblesse des ressources culturelles, économiques ou sociales dont il dispose" (Ehrenberg, 1995, pp. 14-15). En d’autres termes, au lieu que l’individu se trouve une filiation dans un passé plus ou moins proche ou lointain, il est obligé à une espèce d’auto-engendrement. Nous retrouvons ici les thèmes de la perversion narcissique, transposés au social. A certains égards, nous pourrions classer les mythes du passés du côté du "clivage horizontal au niveau supérieur", puisqu’ils relèvent d’une "trans-passibilité" (Bouderlique, 1999), c’est-à-dire reprennent le clivage "père – mère" dans une optique d’abord trans-générationnelle puis mythique, fixant ainsi nos "possibilités" puis nos "trans-possibilités" (ibid.). Nous serions passés d’une société de "caractère" à une société de "personnalité" : "le modèle du mérite, incarné désormais par l’entrepreneur, retravaillait la consommation elle-même : elle n’était plus la compensation d’un travail sans intérêt" (Ehrenberg, 1995, p. 16).

Ceci aurait de multiples conséquences : "parce que chacun est plus égal (Ce raisonnement relève d’une logique d’inclusion), il prend en charge lui-même des problèmes qui relevaient de l’action en commun et de la représentation politique" (ibid., p. 19) ; "La drogue exprime une nouvelle manière de vivre la politique, étrangère à la tradition française, parce qu’elle s’appuie sur les passions privées au lieu de les dominer" (ibid., pp. 70-71) ; ou encore : "La drogue symbolise la volonté de faire table rase des valeurs traditionnelles de la famille et de l’autorité" (ibid., p. 75). On le devine à travers ces extraits, l’affaiblissement du clivage vertical, qui n’est qu’une des modalités possibles de l’individualisme, remet en question, dans notre cas, la notion d’interdit : "La question de l’interdit a deux aspects interdépendants : le maintien d’une distance minimale entre personnes, sans laquelle la vie privée est abandonnée aux rapports de force, et celui d’une distance minimale à soi, sans laquelle on se détruit" (ibid., p. 157). Cette notion étant elle-même une des modalités du "caractère", que combat à bien des égards l’idéologie de la "personnalité" (On se souviendra, à ce sujet, des débats entre psychanalystes pour enfants, et plus particulièrement la polémique qui a opposé Anna Freud et Mélanie Klein, la Société viennoise de psychanalyse et la Société britannique, de 1924 à 1944).

6. De l’amalgame à la fusion

L’affaiblissement du clivage vertical entraîne un paradoxe, qui est que le toxicomane comme le sectateur, tout en poursuivant une position de sujet, le sont de moins en moins : "L’image du drogué est celle du consommateur compulsif qui élargit à tel point les frontières de soi qu’il en abolit toute distance à lui-même et ne fait plus société" (ibid., p. 37) ; "n’être que sujet aboutit à la prison de la subjectivité" (ibid., p. 38) ; etc.

7. Clivage entre le lien et la perception, entre l’investissement et la représentation

J’ai évoqué à propos du clivage conceptuel, et j’aurais pu évoquer à propos du clivage subjectif, que la première conséquence plausible d’un affaiblissement du "clivage horizontal de niveau supérieur", et partant du clivage vertical, est un développement du "clivage horizontal de niveau inférieur" entre le lien et la perception, entre l’investissement et la représentation, également évoqué lors du premier séminaire, à propos des états-limites. On pourrait exposer cette conséquence autour de la différence entre la "caractère" et la "personnalité", car dans le premier, la représentation suit l’investissement, alors que dans la seconde, ces deux modes de relation à l’objet sont scindés, comme nous allons le voir : "La consommation est née comme une machine à tentations, un assaut contre la discipline de soi" (ibid., p. 59).

7. a. L’esthétique du décor        

"Premièrement, elle intègre des significations esthétiques puisées dans le domaine de l’art à l’époque où celui-ci se constitue en marché, ce qui débouchera sur les arts décos, la publicité, le design et ce qu’on appellera plus tard la "culture de masse". L’affiche, qui connaît le sommet de son succès au début du vingtième siècle, symbolise cette esthétique du décor" (ibid., p. 59). Et d’ajouter : "Si cette création n’est pas exactement un triomphe de l’art, elle est sûrement le triomphe du décor" (Williams, 1982). En d’autres termes – les miens : elle a beaucoup de personnalité, peu de caractère, parce que c’est un objet partiel ("clivage horizontal au niveau inférieur") qui intègre des significations esthétiques dans un but mercantile. Au fond, le recours à de telles significations pourrait être une façon pour l’idéologie de la consommation de s’inventer une légitimité.

7. b. Le nivellement par le bas

"Deuxièmement, elle s’adresse à n’importe qui, c’est-à-dire, à chaque étape de ses transformations, à ceux qui sont socialement en dessous" (Ehrenberg, 1995, p. 59). Ici, on pourrait voir une victoire de la démocratie, mais j’y vois plutôt un déni des clivages sociaux verticaux, d’une hiérarchie entre les classes. Effectivement, si ces clivages disparaissaient pour de vrai, il n’y aurait plus qu’une seule classe, mais dans la mesure où ils continuent à exister, leur déni ne peut qu’entretenir une illusion dont les classes inférieures ne peuvent se réveiller que pleines d’amertume, voire pleines de la nostalgie d’un paradis qu’en fait, elles n’ont jamais perdu – puisqu’elles ne l’ont jamais connu – mais qu’on leur a fait croire à portée de main.

7. c. L’illimitation du désir

"Troisièmement, elle rend l’illimitation du désir figurable en stimulant les sens, promet-tant à la fois le vertige qui sort de l’ordinaire et rend la vie excitante, et le confort qui l’améliore en diminuant les efforts ou les fatigues – c’est le thème de l’abondance" (ibid., p. 59). Ici, j’évoquerai une confusion faite par le consommateur "de base" entre l’investissement (dans un objet accessible, et qu’on atteint à force de "caractère"), et certains modes perceptifs tels que la sensation ou le sentiment (voir Maes, 1998) : "La mise à disposition abondante de produits stimule les sens, mais sans effort, ils rendent la vie excitante, mais sans passer par une discipline de soi. Consommer, c’est recevoir sans produire, et consommer des drogues, c’est obtenir la grâce sans le mérite" (Ehrenberg, 1995, p. 60).

Le clivage auquel je viens de consacrer un chapitre est évidemment une porte ouverte vers la dépendance : "Le caractère, auquel suffisaient une morale de la retenue et une discipline corporelle, recule au profit de la personnalité, qui a besoin d’être soutenue par des conseils pour se prendre en charge en fonction des situations" (ibid., p. 63). On se rappellera ce que j’ai déjà exposé sur la toxicomanie, toujours à l’occasion du premier séminaire.

8. Augmentation du clivage horizontal au niveau inférieur, et du clivage interne

Rappelons tout d’abord que "l’une des fonction majeure de la politique (…) consiste à marquer la solidarité collective, à faire apparaître des clivages qui rendent lisible la société et à dessiner des représentations conflictuelles de l’avenir afin que des choix puissent être faits. La représentation, au sens de donner forme et non de déléguer, est le ressort de l’action, parce qu’elle donne aux citoyens le sentiment de ne pas être abandonnés à eux-mêmes. La vie politique (…) sert à injecter de l’énergie en donnant corps à la dépendance mutuelle qui soutient l’autonomie de chacun (…) Autrement dit, la division du sujet affleure partout à proportion de la perte de visibilité de la division du social" (ibid., pp. 21- 22).

Ensuite, nous pourrons nous pencher sur une figure particulière de cette augmentation du "clivage horizontal au niveau inférieur", et du clivage interne, qu’on découvre chez certains délinquants : "Un trait commun à toutes ces formes nouvelles de délinquance est leur caractère autodestructeur. Ces nouveaux délinquants déroutent les juges en passant sans transition de la tentative de suicide à une délinquance violente, de l’hétéro-agression à l’auto-agression. Le problème devient moins l’enrichissement sans cause que l’asservissement volontaire (…) Ces formes de délinquance exprime un trouble de l’identité, c’est-à-dire un rapport de soi à soi. (Elles) sont en deçà de la morale : dans la constitution même du sujet autour d’un principe organisateur et séparateur" (Garapon, 1993, cité par ibid., p. 159). En d’autres termes : faute d’un clivage vertical et/ ou d’un clivage horizontal au niveau supérieur, le sujet peut se retrouver à osciller entre deux comportements apparemment contradictoires, sans transition aucune et donc avec toutes les caractéristiques d’un clivage horizontal, tant au niveau pulsionnel économique, qu’au niveau dynamique (cyclothymie), à savoir entre l’hétéro-agression (une des formes extrêmes de ce que Mélanie Klein (1937) appelle la "position schizo-paranoïde") et l’auto-agression (forme pathologique de ce qu’elle appelle la "position dépressive").

Nous allons maintenant examiner plus en détail les quatre conséquences possibles d’un affaiblissement du clivage vertical et/ ou du clivage horizontal au niveau supérieur, à savoir le "clivage (horizontal) du lien au niveau inférieur", le "clivage (horizontal) de la perception au  niveau inférieur", le clivage (horizontal) interne, et un clivage qui n’a pas encore été beaucoup évoqué en dehors du chapitre 1 du présent exposé (à propos du symptôme systémique), soit le clivage (horizontal) externe.

9. Clivage du lien au niveau inférieur

Le lien est la modalité interpersonnelle et/ ou sociale de l’investissement. Nous en avons parlé à propos de la perversion narcissique, en le comparant à la "ligature" (Racamier, 1995). Le lien, fait d’investissements réciproques et/ ou "dirigés dans la même direction" (mélange de "possibilités" et de "trans-possibilités", est ce qui permet à des individus différents d’appartenir à un même groupe, par opposition à la ligature qui tient des individus ensemble par l’illusion d’être des "mêmes" (logique d’inclusion) face à des "étrangers" (logique d’exclusion). On parle du lien conjugal, du lien familial, et d’un certain  nombre d’autres liens restreints, mais aussi – et particulièrement en sociologie – du lien social.

Ehrenberg en parle surtout à propos de la toxicomanie, qu’il envisage comme une pathologie du lien (au sens large) : "depuis que la drogue est un phénomène de masse, le toxicomane est un parangon de l’homme sans lien, il incarne , comme le vagabond autrefois, la présence même du non-social dans la société" (Ehrenberg, 1995, p. 34) ; "L’alcool est la chaleur du lien : en échauffant les esprits, il lubrifie les relations sociales. La scène primitive de la drogue, inaugurée dans les années 1840 (…), est celle d’une société secrète – le Club des Haschichins – ourdissant une sorte de complot (…) L’alcool est un moteur de parole (…) : le mal-boire est l’alcool pris chez soi et seul, le bien-boire se déroule au café, il désinhibe l’individu et favorise la sociabilité" (ibid., p. 49) ; "Le buveur solitaire qui s’alcoolise chez lui cherche l’oubli dans l’ivresse, alors que le buveur public cherche le lien fraternel" (ibid., p. 51) ; "Bref, l’ivrogne est celui qui, cherchant l’ivresse sans lien social, se drogue à l’alcool" (ibid., p. 52) ; etc.

Je propose, en conclusion de ce chapitre, une illustration clinique : dans la famille de Serge, il n’y avait ni clivage horizontal de niveau supérieur (par exemple, il était incapable, même à trente ans, de différencier un tant soit peu ses parents dans leurs rôles familiaux), ni clivage vertical (par exemple, la loi, en cas de conflit fraternel, consistait à "distribuer les baffes de façon démocratique"). En terme d’amalgame, il est frappant de noter que tout était fait pour ne pas différencier les individus (tous mâles) au sein de la fratrie. Il faut encore noter que de nombreux conflits larvés entre frères allèrent en s’amplifiant sans jamais s’exprimer sur le mode de la représentation, que ces conflits empêchèrent le développement de liens fraternels chaleureux, que toute la famille était enfermée dans une inclusion rejetant le monde extérieur à la famille (dont l’école) comme "étranger", et enfin que la problématique de Serge, quand je l’ai rencontré en consultation, s’exprimait sur le double registre de la dépression (perte de libido au sens large) et de l’incapacité à créer des liens : Comment séduire une femme ? Comment séduire un employeur ? Comment se faire des amis ? Etc. Comme par hasard, Serge avait, au fil de ses quelques emplois toujours en dessous de ses qualifications (étudier n’avait jamais posé problème), collectionné les situations de harcèlement moral à son égard. Or, on sait combien ces situations présentent de points communs avec l’emprise. Le seul couple qu’il ait pu fonder présentait tous les symptômes d’une "secte à deux" (Maes, 1997), et après la rupture, son ex-compagne avait continué à le harceler (moralement) de nombreuses années. Pour tout dire, il ne put s’en débarrasser qu’à la faveur de stratégies mises au point pendant nos consultations.

10. Clivage de la perception au niveau inférieur

De ce que j’appelle la "clivage de la perception au  niveau inférieur", Ehrenberg parlera surtout à propos des médias de masse. Il faut croire qu’il envisage ces derniers comme une pathologie de la représentation… En tout cas, les titres seuls des chapitres qu’il consacre à ce thème sont déjà éloquents : "Le spectacle de réalité", "Le mythe de la parole parfaite", "L’héroïsation du quelconque", "Suis-je normal ?", "Machines à sensations", etc. Comme on dit : j’en passe, et des meilleures. 

J’ai choisi de reprendre ici quelques extraits de ce qu’il nous dit sur les modes perceptifs des logiques d’inclusion et d’exclusion, dans la mesure où ils viendront compléter ce que nous savons déjà du "totalitarisme" sectaire : "La montées d’identités communautaires, ethniques ou nationalistes, ne dément-elle pas la généralité du mouvement d’individualisation ?" (ibid., p. 14) ; "Simultanément, des forces inquiétantes montaient dans la société française : Front National, xénophobie, regain d’antisémitisme, etc." (ibid. p. 16) ; "Y a-t-il des moyens de favoriser les passages de l’exclusion à l’inclusion, ou doit-on se résigner à organiser la dualisation de la société en assurant un minimum vital à chacun ?" (ibid., p. 17) ; "Nombreux sont ceux qui se sont inquiétés de la privatisation de l’existence, ou l’ont au contraire saluée, au lieu de fournir un outillage critique permettant de sérier le genre de problèmes et de solutions dont elle est la manifestation. Ils n’ont fait que prolonger, avec un léger lifting moral, une affaire bien française : celle des rapports entre le même et l’autre. En effet, la culture politique française connaît des difficultés à penser la pluralité et n’accepte les autres (immigrés, étrangers et minorités en tout genre) que lorsqu’ils deviennent des mêmes" (ibid., p. 21) ; etc. Le dernier extrait nous montre deux inquiétudes relevant d’une logique d’inclusion, en lui opposant la possibilité d’un "outillage" qui relèverait plutôt du "clivage conceptuel au niveau supérieur", donc d’une logique d’appartenance : on sent que pour lui, le lien ne devrait faire aucun doute (y compris vis-à-vis des minorités), et que les clivages au niveau supérieur sont là pour aider la représentation (et l’action) à suivre l’investissement.

11. Clivage interne

Les clivages externes ont de nombreuses conséquences internes, et inversement. Idem pour la fusion (mode relationnel) et l’amalgame (son équivalent interne). En ce qui concerne le clivage "père – mère", par exemple, il nous faut le considérer tant en terme de réalité familiale qu’en terme d’imagos. Je vais reprendre ici quelques-une des figures internes proposées par Ehrenberg : "l’individu souffrant (aurait, à la fin des années 80,) supplanté l’individu conquérant. Pourtant, l’un ne succède pas à l’autre, ils sont deux facettes du gouvernement de soi" (ibid., p. 18) – nous sommes clairement en présence d’un "clivage horizontal interne" ; ce "gouvernement" consisterait en ceci que "chacun veut et doit devenir l’acteur de sa propre vie. Ce mélange d’aspirations et de normes dessine un style de rapport à la société qui fait de l’estime de soi la condition de l’action. L’estime de soi n’est pas plus l’égoïsme d’un moi souverain se satisfaisant tout seul de son bonheur privé qu’un moi assigné à son enfer privé" (ibid., p. 23) – on voit à présent que le manque de limites entre le public et le privé introduit une autre sorte de solitude ; "Plus sollicité, disais-je, l’individu trouve des solutions dans la prise de drogues et de médicaments psychotropes qui le soutiennent ; plus avide de reconnaissance, il témoigne de sa propre vie à la télévision en espérant trouver des repères pour agir" (ibid., p. 24) – au troisième stade, le clivage devient paradoxe, puisqu’en voulant se être autonome, il se rend dépendant, et en cherchant des repères (ce qui demande une identification, un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur), il devient exhibitionniste (le mouvement inverse).

J’ai évoqué plus haut (dans le point c du chapitre 8), la confusion qui peut exister entre l’investissement et certains modes perceptifs comme la sensation en cas de "clivage horizontal interne". La raison d’un telle confusion, c’est que si l’investissement et la représentation fonctionnent indépendamment l’un de l’autre (clivage horizontal), voire même, dans un registre plus névrotique, si la représentation se clive en objets partiels, par exemple si les concepts ne disposent plus du feed back des sensations et des émotions (Maes, 1998), le sujet ne dispose d’aucun des points de repère qui lui permettrait de classifier – et donc de qualifier – ses expériences. Le présent chapitre me semble l’occasion d’approfondir ce point : "Je tenterai de montrer, d’abord, que la drogue a été l’avant-garde maudite de la généralisation d’une recherche de sensations qui traverse désormais toute la société française, ensuite, que la télévision est à la fois l’arrière-garde conformiste d’une recherche d’interprétations déjà massivement ancrée dans nos mœurs et la préfiguration maladroite d’une technologisation de la subjectivité (ibid., p. 25) – on voit ici comment les deux modes perceptifs déjà évoqués, les sensations et les concepts, sont effectivement clivés dans le chef du consommateur, qui consomme des produits matériels pour les sensations qu’il y trouve, et des produits culturels (partiels) pour les concepts pré-machés qui seraient supposés développer sa subjectivité ; plus loin dans "L’individu incertain", se référant aux descriptions de Balzac et surtout de Zola, Ehrenberg pose que "le grand magasin est une machine impersonnelle qui fait circuler les foules et offre un spectacle organisé sur le principe de la tentation : le désir halluciné qu’il suscite en elles les dépouille de leur volonté. La consommation, comme la drogue, relève d’une anthropologie de la sensation, elle pénètre le corps des acheteurs par la stimulation de leurs perceptions visuelles et désorganise leurs comportements" (ibid., p. 60) – plus haut nous avons entendu que notre société était passée d’une  idéologie du "caractère" à une idéologie de la "personnalité", à présent nous pouvons comprendre comment l’individu, à un niveau plus interne, peut effectuer ce passage du fait de stimuli qui contribuent à affaiblir sa volonté ; "L’impact formidable des drogues sur la jeunesse occidentale à partir de cette période tient, me semble-t-il, à leur capacité à concilier une forme de participation à l’espace public – la contestation – et une forme d’individualisation propre à l’espace privé – l’hédonisme" (ibid., p. 79) – la boucle est bouclée, avec ce paradoxe enfermant de la drogue, qui réussit dans un même temps à amalgamer le public et le privé, tout en clivant le rapport que l’individu peut entretenir avec ceux-ci (la contestation n’a aucune chance d’aboutir par l’hédonisme, puisque l’obtention d’un changement demanderait du caractère).

12. Clivage externe et symptôme systémique

Ce clivage a déjà été présenté dans le cadre du chapitre 1. Mais il est logique d’en faire l’objet du dernier chapitre, dans la mesure où il représente l’aboutissement de notre réflexion, qui tâchait d’aborder les aspects sociologiques du phénomène sectaire. Tout ce qui a déjà été dit converge vers l’idée qu’un certain nombre de symptômes individuels tels que l’entrée en dépendance toxicomaniaque, télévisuelle ou sectaire (si Ehrenberg n’en parle guère, c’est ce dernier aspect auquel nous avons été attentifs) ont aussi une signification sociale, qu’il faut sans doute formuler en terme de crise de la démocratie : "la drogue, qu’elle soit médicament, alcool ou "drogue", pousse à bout le fantasme individualiste de liberté sans limites : la toxicomanie en est la réalisation dans son impossibilité même, (elle) exprime les tensions de la liberté moderne qui se distribue entre deux extrémités : l’indépendance – soit la liberté sans borne – et l’autonomie – soit la capacité à se donner des lois. La question de la drogue s’est construite comme une interrogation sur les limites de la liberté et de la sphère privées dans la civilisation démocratique, limites à partir desquelles l’autonomie se convertit en indépendance, puis se retourne en dépendance. Il faut insister sur ce point : cette limite n’est pas affaire de morale (…) La sphère privée devient un problème seulement à partir du moment où elle enferme le sujet dans une telle passion pour lui-même qu’elle en devient invivable. Un monde privé illimité, c’est cela que l’on appelle la souffrance du toxicomane, qu’il s’adonne à l’héroïne, à l’alcool ou à n’importe quoi" (ibid., p. 66-67).

Cherchant dans des indices dans des manifestes émis par certaines marges de la société, Ehrenberg évoque également le discours de l’Apôtre Timothy Leary ou de Carlos Castaneda, dans lequel il trouve une "critique de la consommation (qui) en radicalise simultanément les valeurs avec les thèmes du bonheur authentique contre le bonheur illusoire de la marchandise, de la véritable réalisation de soi contre la fausse personnalisation de la consommation d’objets-signes (…) La drogue reprend ainsi les thèmes de la consommation tout en s’opposant à elle (…) Si la consommation apparaît comme une compensation illusoire à la frustration des travailleurs robotisés dans l’usine, la drogue est, pour ses promoteurs, le vecteur de la réalisation personnelle, de la vie sans entraves et de l’authenticité" (ibid., p. 76-77).

Enfin, anticipant sur "La fatigue d’être soi" (Ehrenberg, 1998), un ouvrage consacré au développement de la dépression dans nos sociétés, il pose que dans le courant des années 80, "les contraintes de la vie se font plus lourdes, le système de protection sociale est moins efficace, et il n’y a pas d’autre possibilité que de s’intégrer. Comme tout cela accentue le souci de multiplier son individualité, de se dépasser constamment pour rester dans la course, les drogues ont tendance à devenir une pratique d’autoassistance (…) Aujourd’hui, la question des drogues doit dans une large mesure être interprétée en fonction de ce poids croissant que chacun est pour lui-même" (Ehrenberg, 1995, p. 126). Je terminerai cet exposé en  évoquant, à propos de ce même thème de "La fatigue d’être soi", un dernier extrait qui m’a paru particulièrement édifiant : "Selon l’OMS, le santé est "un état complet de bien-être physique, mental et social, et pas seulement l’absence de maladie". Ce mélange de social, d’identitaire et de médical ne constitue-t-il pas l’idéal même du toxicomane, l’objet suprême de sa quête ?" (ibid., p. 154).

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