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Version du 22/10/2002

VERS UNE DEFINITION DU MOT "SECTE"

par Véronique Hoeylaerts

Ce texte a été édité pour la première fois dans les Cahiers de la Santé n°16 : "Santé mentale et phénomène sectaire". On peut obtenir ces Cahiers par l'administration de la Commission communautaire française (belge), ou le télécharger sur le site de cette Commission (voir "Publications"). Véronique Hoeylaerts est psychologue et assure des consultations d'aide aux victimes de sectes à SOS-Sectes.

L’approche du phénomène des sectes exige une conception claire de ce concept. Or, toutes les recherches et tous les ouvrages consacrés aux groupes sectaires reconnaissent la difficulté d’une telle démarche. En effet, ce phénomène complexe ne peut se définir de manière simple, de multiples facteurs devant être pris en compte. En outre, la notion de secte est non seulement absente du droit mais difficile à cerner dans le langage courant. Il importe néanmoins de préciser ce qui peut être compris par cette appellation.

1) Le point de vue étymologique

Apparu aux alentours du 18ème siècle, le mot "secte" désignait soit un groupe de fidèles qui suivent un maître (du latin "sequi" : suivre), soit un petit groupe qui a fait sécession avec ses origines (du latin "secare" : couper). Le disciple d’une secte emprunte la voie qui fera de lui un adepte, quelqu’un qui a touché au but (du latin "adeptus" : ayant atteint). Il suit un maître et se coupe du reste de la communauté, devenant ainsi un sectateur, c’est-à-dire un isolé.

Le Littré (1976) définit la secte de deux façons : "1°. Ensemble des personnes qui font profession d’une même doctrine. 2°. Particulièrement. Ensemble de ceux qui suivent une opinion accusée d’hérésie ou d’erreur.". Il donne également deux sens au terme "sectaire" : "1°. En général, membre d’une secte. 2°.  Particulièrement. Celui qui est d’une secte religieuse condamnée par la communion principale dont elle s’est détachée… Il se dit surtout d’une secte nouvelle qui s’efforce de faire valoir ses opinions, sa doctrine.".

Le Dictionnaire des religions (1984) définit la secte comme : "au sens originel, un groupe de contestation de la doctrine et des structures de l’Eglise, entraînant le plus souvent une dissidence. Dans un sens plus étendu, tout mouvement religieux minoritaire.".

Selon le Nouveau Petit Robert (1993), "secte désigne une communauté fermée, d’intention spiritualiste, où des guides, des maîtres exercent un pouvoir absolu sur les membres".

2) Le point de vue sociologique

La sociologie définit la secte par opposition à l’église. Weber considère que "l’église est une institution de salut qui privilégie l’extension de son influence, alors que la secte est un groupe contractuel qui met l’accent sur l’intensité de la vie de ses membres" (cité par Gest et coll., 1996, p. 23). Troeltsh, dans la droite ligne de Weber, souligne que «  l’église est prête, pour étendre son audience, à s’adapter à la société, à passer des compromis avec les Etats. La secte, au contraire, se situe en retrait par rapport à la société globale et tend à refuser tout lien avec elle, et même tout dialogue. Elle a une attitude identique à l’égard des autres religions, de sorte qu’en ce sens l’œcuménisme pourrait servir de critère pour distinguer Eglise et secte." (ibid.). Or la majorité des groupes sectaires revendiquent le statut d'Eglise ou de "Nouveaux Mouvements Religieux", ce qui ajoute à la complexité du problème.

3) Les critères de Lifton

Lifton (1967), dans le cadre de ses recherches anthropologiques sur le lavage de cerveau pendant la guerre de Corée puis sur le "contrôle de la pensée" dans une cellule terroriste qui a défrayé la chronique américaine dans le début des années soixante, a établi des critères qui sont souvent appliqués à l’expertise du sectarisme. Les voici (traduits par Maes, 1997) :

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Contrôle du milieu : limitation délibérée de toutes les communications avec le monde extérieur, privation du sommeil, alimentation altérée, contrôle sur ce que l’on voit et à qui  on parle.

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Manipulation mystique : enseigner que le groupe de contrôle a un but très spécial (divin) et que le sujet a été choisi pour jouer un rôle bien particulier dans la réalisation de ce but.

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Besoin de pureté : convaincre le sujet de son impureté passée et de la nécessité de devenir pur ou parfait (de la façon définie par le groupe de contrôle).

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Actes de trahison symbolique : et de renoncement au Moi, à la famille et aux anciennes valeurs, afin d’augmenter le fossé psychologique entre la recrue et son mode de vie antérieur.

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Science sacrée : convaincre le sujet que les croyances du groupe de contrôle sont le seul système de croyances possible et doit donc, par conséquent, être accepté et suivi.

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Le poids du langage : créer un vocabulaire nouveau, en créant des mots nouveaux qui ont un sens spécial compris uniquement par les membres du groupe, ou en donnant un sens nouveau et particulier à des mots ou des phrases courants.

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Les tâches aliénantes : affectation de la recrue à des tâches monotones et répétitives, telles que réciter, ou recopier des textes.

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La doctrine au-dessus de l’individu : convaincre le sujet que le groupe et sa doctrine sont au-dessus de n’importe quel individu ou enseignement, s’il vient du dehors.

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Disposer des vies : enseigner au sujet que celui qui n’est pas d’accord avec la philosophie du groupe de contrôle est condamné. 

Nota: dans un article consacré aux "sectes à deux", Jean-Claude Maes présente, entre autres, le cas de Milène, qui est une illustration de la façon dont on peut utiliser les critères de Lifton.

4) La Commission d’enquête française

La difficulté de définir la notion de secte a conduit la Commission française d'enquête parlementaire sur les sectes à s'appuyer sur les critères utilisés par les Renseignements généraux dans les analyses du phénomène sectaire et à retenir le sens commun que l’opinion publique attribue. Ces critères sont les suivants (Gest et coll., 1996, p. 23) :

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la déstabilisation mentale;

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le caractère exorbitant des exigences financières ;

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la rupture induite avec l’environnement d’origine ;

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les atteintes à l’intégrité physique ;

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l’embrigadement des enfants ;

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le discours plus ou moins antisocial ;

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les troubles de l’ordre public ;

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l’importance des démêlés judiciaires ;

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l’éventuel détournement des circuits économiques traditionnels ;

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les tentatives d’infiltration des pouvoirs publics.  

5) La Commission d’enquête belge

L’utilisation péjorative du mot secte dans le sens commun a, par contre, poussé la Commission parlementaire belge à établir des distinctions entre secte et secte nuisible. Le terme secte est perçu dans son sens premier à savoir "un groupe organisé de personnes qui ont la même doctrine au sein d’une religion" (Duquesne et Willems, 1997, p. 99). La secte est respectable et traduit une utilisation normale de la liberté religieuse et d’association garantie par nos droits fondamentaux. L’organisation sectaire nuisible est, quant à elle, définie comme "un groupement à vocation  philosophique ou religieuse, ou se prétendant tel, qui, dans son organisation ou sa pratique, se livre à des activités illégales dommageables, nuit aux individus ou à la société ou porte atteinte à la dignité humaine" (ibid., p. 100). Selon la Commission parlementaire, un certain nombre de critères de dangerosité permettent de qualifier de nuisible une organisation sectaire. Les voici (ibid.) :

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des méthodes de recrutement trompeuses ou abusives ;

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le recours à la manipulation mentale ;  

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les mauvais traitements physiques ou mentaux (psychologiques) infligés aux adeptes ou à leur famille ;

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la privation des adeptes ou de leur famille de soins médicaux adéquats ;

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les violences, notamment sexuelles, à l’égard des adeptes, de leurs familles, de tiers ou même d’enfants ;

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la rupture imposée aux adeptes avec leur famille, leur conjoint, leurs enfants, leurs proches et leurs amis ;

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l’enlèvement d’enfants ou la soustraction à leurs parents ;

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la privation de la liberté de quitter la secte ;

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les exigences financières disproportionnées, l’escroquerie et le détournement de fonds et de biens au détriment des adeptes ;

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l’exploitation abusive du travail des membres ;

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la rupture totale avec la société démocratique présentée comme maléfique ;

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la volonté de destruction de la société au profit de la secte ;

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le recours à des méthodes illégales pour occuper le pouvoir.

6) Les Colloques belges d’aide aux victimes de sectes  

Max Bouderlique, plutôt que de sectes, préfère parler de "groupes sectaires totalitaires". Il lui suffit dès lors d’articuler les trois définitions, dont "Sectaire : animé d'un fanatisme exalté reposant sur des opinions étroites et rigides, et pratiquant une intolérance agressive", et "Totalitaire : Il n'est admis aucune opposition. Le pouvoir qui dirige n'admet aucun contrôle démocratique et tend à s'exercer jusque dans les sphères les plus intimes des adeptes" (in Maes et coll., 1999, p. 27).  

Selon Jean-Pierre Jougla, "la secte, quelle que soit sa taille, est une structure dogmatique de soumission fermée sur elle-même ( soumission méthodique imposée ou volontaire à un chef présent ou virtuel) dans laquelle l’individu perd sa dimension de personne et de citoyen et régresse vers la dépendance psychologique, intellectuelle, émotionnelle et parfois physique à une autorité absolue non contrôlée qui concentre à la fois le pouvoir législatif, exécutif et judiciaire, dans la perspective ouverte ou cachée d’une fragmentation des Etats de droit en un réseau hégémonique de groupuscules totalitaires d’essence étatique" (ibid., p. 78).

Jean-Claude Maes définit la secte comme "un groupe dans lequel la relation d’emprise est institutionnalisée" (Maes et coll., 2000, p. 51).

François Pignier, docteur en droit, propose la définition juridique suivante : "Une secte est une association de personnes soumises à un chef incontrôlé, le gourou, qui s’emploie à leur retirer leur libre arbitre, contrairement aux lois en vigueur, au moyen de méthodes spécifiques d’embrigadement, dans un but de pouvoir ou de lucre" (ibid., p. 65). 

Selon Michel Monroy, "il y a dérive sectaire 1) lorsqu’on observe dans un groupe la construction d’une allégeance inconditionnelle par modelage et transformation unidirectionnelle des participants, 2) lorsque le groupe réalise un isolat culturel qui ne se réfère qu’à ses propres vérités, croyances, valeurs et règles, 3) lorsque l’emprise du groupe est extensive, avec un impact dans tous les domaines de la vie des adeptes, et souvent expansive par un recrutement prosélyte." (ibid., p. 121).

7) Autres considérations théoriques

Jean-Marie Abgrall considère comme fondamental d'utiliser un cadre de définition qui bannit le religieux comme système de référence et distingue le concept de secte et celui de secte coercitive. Il définit la secte comme "un groupe plus ou moins évolué rassemblé autour d'un leader ou d'une idéologie, religieuse ou non, fonctionnant selon un mode fermé et secret mais respectant néanmoins le libre arbitre et l'identité de l'adepte"(Abgrall, 1996, p. 15). La secte coercitive, quant à elle, "se qualifie par son caractère contraignant et par l'absence de liberté qui en résulte" (ibid., p. 16). Néanmoins, étant donné que la survie de toute secte passe par l'application aux adeptes d'une discipline sans faille, cette distinction reste aléatoire.

Pour Alain Vivien, président de la Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes, une secte est "une association de structure totalitaire déclarant ou non des objectifs religieux, dont le comportement  porte atteinte aux droits de l’homme et à l’équilibre social" (cité par Pignier, in Maes et coll., 2000, p. 54).

Hayat El Mountacir n’utilise pas le mot "secte" dans sa connotation religieuse mais bien dans le sens "d’un groupement dont le fonctionnement sectaire amène les individus à opérer une coupure avec leur milieu social, familial et affectif, et parfois culturel" (El Mountacir, 1994, p. 23).

Dans "Les sectes : Etat d'urgence", Michel Monroy a préféré répertorier les caractéristiques observées dans les groupes sectaires (Centre Roger Ikor, 1995, p. 283) :

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Il s’agit d’une organisation avec des règles précises, une hiérarchie le plus souvent dominée par un maître ou gourou autoproclamé, vivant ou disparu mais cité comme référence unique et indiscutable.

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La hiérarchie est rigide, non démocratique, cooptée par le sommet d’où procède tout pouvoir. Le groupe revendique une connaissance globale, universelle, exclusive, portant le plus souvent sur la nature de l’homme, le sens de la vie, les maladies physiques ou mentales, l’organisation qui s’impose pour le monde, les règles de conduites obligatoires, la seule morale à suivre.

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Ces certitudes s’inscrivent le plus souvent en rupture avec les connaissances scientifiques et la morale universelle à laquelle se substituent les règles du groupe.

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Le groupe utilise des méthodes d’embrigadement et de manipulation pour modeler les adeptes et les rendre imperméables à toute remise en question.

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Le groupe propose une initiation progressive qui exclut toute réflexion critique chez les novices et incite à la soumission totale.

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Les bénéfices de tous ordres des dirigeants (pouvoir, situation, argent) vont de pair avec l’exploitation des énergies, du travail, des ressources des adeptes de base.

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Les dangers peuvent se situer sur le champ des libertés individuelles, de l’éducation, de la santé de l’intégration sociale et des libertés démocratiques.

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Le groupe se veut en expansion continue avec parfois des objectifs avoués de prise de pouvoir. Le prosélytisme est donc de règle et utilise tous les moyens de séduction possibles.

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Il s’avère difficile de quitter le groupe, qui a envahi progressivement tous les domaines de la vie, créant un univers artificiel centré sur la dépendance.

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D’une façon générale le groupe exclut toute diversité (dans les connaissances, les philosophies, les choix, les conduites, les discours) et cherche à créer une permanence excluant tout changement, donc toute liberté.

Michel Monroy précise que si certaines  de ces caractéristiques peuvent se retrouver dans des groupes non totalitaires, ce qui permet de considérer une organisation comme dangereuse est le fait de les trouver réunies au sein de celle-ci. Il ajoute "qu'en aucun cas, ce n'est le contenu doctrinal ou les références philosophiques ou religieuses d'un groupe qui serviront de base d'appréciation; pas davantage le fait que le groupe soit nouveau ou minoritaire" (ibid.).

8) Notre hypothèse de recherche

Une dernière possibilité, c’est de procéder à une définition par énumération, c’est-à-dire en citant le plus grand nombre possible d’objets à classer sous un même vocable. Ici, les objets sont des groupes de croyance, dont certains sont considérés comme des sectes, d’autres pas. Le signifiant " secte" recouvre un "signifié" qui a varié au fil des siècles, et n’a pris la nuance nettement péjorative que nous lui connaissons qu’assez récemment, probablement dans le courant des années septante. Il est frappant de constater que les "listes" de sectes contiennent toujours à peu près les mêmes noms. Il semble donc qu’il y ait une sorte d’accord sur la signification de ce terme pourtant à redéfinir. Et qu’il y ait, par conséquent, des groupes dont nous puissions affirmer de façon à peu près sûre qu’il s’agit de sectes. A partir de là, nous pouvons nous demander s’il y a des points communs entre ces groupes, qui les différencient d’autres groupes de croyances.

C’est à peu près de cette façon que nous avons procédé pour les recherches menées au CCPFM. Premièrement, tous les ex-adeptes rencontrés sortaient de groupes présumés sectaires par tous les ouvrages repris en bibliographie. Par discrétion et souci d’éviter la polémique, les noms de ces groupes ne sont pas repris dans nos comptes-rendus. Nous nous sommes contentés de préciser s’il s’agissait de groupes de croyances religieuses, guérisseuses ou psychothérapeutiques (les trois types rencontrés par nos recherches, mais il y en a d’autres). Deuxièmement, faute de disposer d’une population dans d’autres groupes de croyances, une de nos recherches procède de tests étalonnés, ce qui permettait du moins de comparer les résultats obtenus à une population moyenne. Nous nous sommes également référés à des ouvrages sur la psychologie religieuse, grâce auxquels nous avons pu mettre en évidence quelques différences utiles. Troisièmement, étant donné ce biais et faute de disposer d’un échantillon important, nous n’avons tenu compte que des résultats statistiquement très significatifs (suivant le degré de probabilité calculé, une corrélation est suffisante, significative ou très significative).

Il nous semble avoir mis en évidence au moins deux choses, à savoir une dimension victimologique et une dimension incestuelle : 

"L’incestuel, c’est un climat : un climat où souffle le vent de l’inceste, sans qu’il y ait inceste. (...) Partout où il souffle, il fait le vide ; il instille du soupçon, du silence et du secret (...) ; c’est un registre (...) qui se substitue à celui du fantasme et se tourne vers la mise en actes" (Racamier, 1995, pp. 13-15)

A partir de là, on peut retenir l’idée d’une emprise sur l’adepte, quels que soient par ailleurs les moyens de cette emprise. Nous verrons également que les adeptes potentiels peuvent avoir rencontré le groupe dans le cadre d’une recherche spirituelle, ou non. En tout cas, ce n’est pas un facteur déterminant. C’est donc bien sur les aspects psychologiques et sociologiques du phénomène sectaire qu’il faut se pencher, et non sur les aspects religieux.

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Organisé avec le soutien du membre  

du Collège de la Commission communautaire française

chargé de la Santé

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